mercredi 20 mai 2015

Lettre d’adieu du Che Guevara à Fidel Castro. Jusqu'à la victoire, pour toujours.



En 1965
Fidel,
Je me souviens en ce moment de tant de choses : du jour où j'ai fait ta connaissance chez Maria Antonia, où tu m'as proposé de venir et de toute la tension qui entourait les préparatifs. Un jour, on nous demanda qui devait être prévenu en cas de décès, et la possibilité réelle de la mort nous frappa tous profondément. Par la suite, nous avons appris que cela était vrai et que dans une révolution il faut vaincre ou mourir (si elle est véritable). De nombreux camarades sont tombés sur le chemin de la victoire. Aujourd'hui, tout a un ton moins dramatique, parce que nous sommes plus mûrs ; mais les faits se répètent.
J'ai l'impression d'avoir accompli la part de mon devoir qui me liait à la Révolution cubaine sur son territoire, et je prends congé de toi, des compagnons, de ton peuple qui est maintenant aussi le mien. Je démissionne formellement de mes fonctions à la Direction du Parti, de mon poste de ministre, je renonce à mon grade de commandant et à ma nationalité cubaine. Rien de légal ne me lie plus aujourd'hui à Cuba en dehors de liens d'une autre nature qu'on n'annule pas comme des titres ou des grades. En passant ma vie en revue, je crois avoir travaillé avec suffisamment d'honnêteté et de dévouement à la consolidation du triomphe révolutionnaire. Si j'ai commis une faute de quelque gravité, c'est de ne pas avoir eu plus confiance en toi dès les premiers moments dans la Sierra Maestria et de ne pas avoir su discerner plus rapidement tes qualités de dirigeant d'hommes et de révolutionnaire. J'ai vécu des jours magnifiques et j'ai éprouvé à tes côtés la fierté d'appartenir à notre peuple en ces journées lumineuses et tristes de la Crise des Caraïbes. Rarement, un chef d'Etat fut aussi brillant dans de telles circonstances, et je me félicite aussi de t'avoir suivi sans hésiter, d'avoir partagé ta façon de penser, de voir et d'apprécier les dangers et les principes.
D'autres terres du monde réclament le concours de mes modestes efforts. Je peux faire ce qui t'est refusé, en raison de tes responsabilités à la tête de Cuba et l'heure est venue de nous séparer. Je veux que tu saches que je le fais avec un mélange de joie et de douleur; je laisse ici les plus pures de mes espérances de constructeur et les plus chers de tous les êtres que j'aime... et je laisse un peuple qui m'a adopté comme un fils. J'en éprouve un déchirement. Sur les nouveaux champs de bataille je porterai en moi la foi que tu m'as inculquée, l'esprit révolutionnaire de mon peuple, le sentiment d'accomplir le plus sacré des devoirs : lutter contre l'impérialisme où qu'il soit ; ceci me réconforte et guérit les plus profondes blessures.
Je répète une fois encore que je délivre Cuba de toute responsabilité, sauf de celle qui émane de son exemple. Si un jour, sous d'autres cieux, survient pour moi l'heure décisive, ma dernière pensée sera pour ce peuple et plus particulièrement pour toi. Je te remercie pour tes enseignements et ton exemple ; j'essaierai d'y rester fidèle jusqu'au bout de mes actes. J'ai toujours été en accord total avec la politique extérieure de notre Révolution et je le reste encore. Partout où je me trouverai, je sentirai toujours peser sur moi la responsabilité d'être un révolutionnaire cubain, et je me comporterai comme tel. Je ne laisse aucun bien matériel à mes enfants et à ma femme, et je ne le regrette pas ; au contraire, je suis heureux qu'il en soit ainsi. Je ne demande rien pour eux, car je sais que l'Etat leur donnera ce qu'il faut pour vivre et s'instruire. J'aurais encore beaucoup à te dire, à toi et à notre peuple, mais je sens que c'est inutile, car les mots ne peuvent exprimer ce que je voudrais, et ce n'est pas la peine de noircir du papier en vain.
Jusqu'à la victoire, toujours.
La Patrie ou la Mort !
Je t'embrasse avec toute ma ferveur révolutionnaire
Ernesto Che Guevara

Lettre de Karl Marx à son père



Le 10 novembre 1837
Cher père,
Il y a des moments, dans la vie d’un homme, qui sont des postes- frontières marquant la fin d’une période et indiquant clairement une nouvelle direction. En de tels moments de transition, on se sent obligé de regarder le passé et l’avenir avec des yeux d’aigle pour être conscient de la réalité. En vérité, l’histoire du monde elle-même aime à regarder ainsi en arrière, à faire le bilan, ce qui donne parfois un sentiment de recul ou de stagnation, alors qu’il s’agit simplement de s’asseoir dans un fauteuil pour se comprendre soi- même et embrasser intellectuellement toute l’activité de son propre esprit. En de tels moments de mutation, chacun peut céder au lyrisme, car toute métamorphose est en partie comme un chant du cygne, en partie comme l’ouverture d’un ample et nouveau poème. Chacun a alors le sentiment qu’il doit élever un mémorial à ce qu’il a vécu, de telle façon que l’expérience retrouve dans les émotions ce qui a été oublié de l’action. Il n’y a pas meilleur lieu pour élever un tel mémorial que le cœur d’un père, le plus indulgent, leplus empathique, dont le soleil de l’amour réchauffe toutes nos actions. Et quel meilleur pardon espérer pour ce qui est blâmable que de tenter de le faire reconnaître comme la manifestation d’une nécessité ? Et comment faire au moins admettre que ce qui vient, pour l’essentiel, du hasard ou d’erreurs intellectuelles ne mérite pas d’être critiqué comme résultant de l’action volontaire d’un cœur perverti ? A la fin d’une année passée ici, je regarde en arrière, mon cher père, et permettez-moi de regarder ma vie comme je regarde la vie en général, c’est-à-dire comme l’expression d’une activité intellectuelle se développant dans toutes les directions, en sciences, en arts et dans la sphère privée. Attristé par la maladie de Jenny et par mes vains efforts intellectuels pour échapper à l’idolâtrie qui m’animait pour une pensée que maintenant j’exècre, je suis tombé malade, comme je te l’ai déjà écrit, mon cher père. Quand j’ai été mieux, j’ai brûlé mes poèmes et mes débuts de romans, pensant à renoncer totalement, car, jusqu’à aujourd’hui, rien ne me permet de penser qu’il existe la moindre preuve de mon talent. Et même mon séjour à Berlin, qui aurait dû me plaire infiniment, m’inciter à contempler la nature, m’a laissé indifférent car, finalement, aucune œuvre d’art n’est aussi belle que Jenny. Mais mon cher, très cher père, ne serait-il pas possible d’en parler avec vous personnellement ? La santé de mon frère, de ma chère maman, votre propre maladie (que j’espère peu sérieuse), tout cela me fait désirer me précipiter vers vous, et cela en fait presque une nécessité. Je serais déjà là si je n’avais douté de votre permission de me voir quitter Berlin. Croyez-moi, mon cher, cher père, je ne suis animé par aucune intention égoïste (même si ce serait une bénédiction pour moi de revoir Jenny) ; mais il est une pensée qui m’émeut et que je n’ai pas le droit d’exprimer. Et, bien qu’il soit difficile de l’admettre, comme me l’écrit ma chère Jenny, ces considérations sont sans valeur, comparées à l’accomplissement de devoirs sacrés. Je vous supplie, cher père, quoi que vous décidiez, de ne pas montrer cette page de ma lettre à ma mère : mon arrivée à l’improviste pourrait aider cette femme si magnifique à se rétablir, tout en espérant que s’éloigneront les nuages qui se sont assemblés sur la famille, et qu’il me sera donné de souffrir et de pleurer avec vous, peut-être aussi de vous donner des preuves de mon amour profond et démesuré que j’exprime en général si mal. Dans l’espoir que vous aussi, cher, très aimé père, vous preniez en compte l’état de trouble de mon esprit, et que vous recouvrirez vite votre santé en sorte que je puisse vous serrer dans mes bras et vous dire toutes mes pensées. Votre fils à jamais aimant.
PS : S’il vous plaît, cher père, excusez mon mauvais style et mon écriture illisible. Il est presque quatre heures du matin, la chandelle arrive à sa fin, mes yeux sont fatigués, une excitation extrême a pris possession de moi et je ne saurai calmer ces spectres turbulents avant d’être avec vous, qui m’êtes si chers. S’il vous plaît, faites part de mes pensées à ma douce et merveilleuse Jenny. J’ai lu sa dernière lettre douze fois et j’y découvre chaque fois de nouvelles délices, y compris de style. C’est à mon avis la plus belle lettre jamais écrite pas une femme.

Palestine : Le comble de l'humiliation



Mercredi 20 mai 2015
Ils sont venus en envahisseurs, ils ont tué et massacré des milliers de paysans et de citadins autochtones, vivant dans leur pays et sur leur terre, ils ont expulsé les deux tiers du peuple vers d’autres régions, ils ont pris leurs maisons, leurs propriétés, leurs terres, leurs biens et ils ont proclamé que la terre était à eux et que les Palestiniens qui y vivent doivent partir. Ils furent aidés par l’occupant britannique, qui s’était partagé la région avec l’impérialisme français. En 1948, ils proclament la naissance de leur Etat sur la terre meurtrie de Palestine, proclamation aussitôt approuvée par les puissances impérialistes. C’est ainsi qu’a été fondée l’entité coloniale sioniste sur la terre de Palestine : sur des massacres, des expulsions, des vols, des répressions, des destructions. Cela se poursuit jusqu’à présent, mais le « monde libre » ne veut ni voir ni entendre.
Aujourd’hui, au moment où les Palestiniens, qu’ils soient réfugiés ou vivant sur leur terre occupée et colonisée, célèbrent la commémoration de la Nakba, processus de nettoyage ethnique et religieux mené par des colons venus d’ailleurs, tombe l’information, largement commentée, parlant d’une nouvelle mesure des colons sionistes visant à empêcher les travailleurs palestiniens des territoires occupés en 1967 de se rendre dans l’entité coloniale fondée en 1948 sur la terre palestinienne, dans des bus coloniaux, avec les colons. Il y aurait, semble-t-il, des bus spécifiques pour ces travailleurs palestiniens. Mais cette mesure a été gelée par le premier ministre sioniste Netanyuahu, par crainte de voir son entité accusée d’apartheid, par ce même « monde libre » qui a fondé son entité.
Le pire, ce n’est pas la mesure coloniale des sionistes, mais la réaction à cette mesure et sa dénonciation par une opinion publique jugée pro-palestinienne. La mesure coloniale ne fait que poursuivre ce qui a déjà été commencé en 1948, et même avant la proclamation de l’entité sioniste, car la séparation d’avec les Palestiniens et les Arabes, ou bien les « non-juifs » comme le dit si bien la littérature britannique de l’époque, est au fondement de la naissance et du maintien de la colonie. Dénoncer un nouvel acte de séparation (des travailleurs palestiniens d’avec les colons envahisseurs) ne devrait se faire qu’en dénonçant la présence même de ces colons, en questionnant la légitimité de leur présence en Palestine, mais non en réclamant que ces travailleurs palestiniens, dont les terres ont été pillées par ces colons, et à qui il ne reste plus qu’à vendre leur force de travail aux entreprises coloniales, pour nourrir leurs familles (à cause des contrats passés entre l’entité coloniale et l’Autorité palestinienne, sous l’égide du Quartet et autres puissances impériales), soient acheminés comme du bétail vers leurs lieux de travail, au jour le jour, par ceux qui les ont pillés, et aux côtés de ceux qui se sont implantés sur leurs terres..
Certains y ont vu une preuve de l’apartheid pratiqué par l’entité sioniste envers les Palestiniens, et cela a conforté leur vision, ayant assimilé la question palestinienne à l’Afrique du Sud. Mais en Palestine, ce n’est pas l’apartheid, c’est une colonisation de peuplement, où les colons ont expulsé les Palestiniens et poursuivent leurs tentatives de les expulser hors du pays. Les Palestiniens poursuivent leur résistance, non pour s’opposer au système d’apartheid, mais pour demeurer dans leur pays et le libérer de la présence de ces mêmes colons sionistes. Car s’en tenir au thème de l’apartheid pour décrire l’enfer vécu par les Palestiniens sous la botte des envahisseurs signifie en fin de compte pouvoir régler la question, en le supprimant, sans supprimer ni colons ni colonisation, sans récupérer la terre volée, ni les biens confisqués. Cela signifie également réclamer l’égalité des colons et des colonisés, sans remettre en cause ce qui a fondé cette entité, c’est-à-dire la colonisation, l’expulsion, le racisme ou la haine du « non-juif » et l’expansionnisme. C’est en fin de compte demander au travailleur palestinien de monter dans un bus militarisé aux côtés des assassins de son peuple, après avoir été humilié par des fouilles corporelles et les regards arrogants des colons. C’est réclamer que le Palestinien accepte son humiliation pour pouvoir nourrir sa famille, et ne présenter comme criminelle que la mesure qui le sépare de son assassin.
Qu’est-ce qui est criminel ? La séparation du Palestinien d’avec le colon ou la présence même du colon sur la terre de Palestine ? Que les sionistes veulent vivre séparés, soit, qu’ils s’enferment dans leur entité autant qu’ils le peuvent et qu’ils y étouffent. Les Palestiniens n’ont jamais réclamé, sauf une minorité rattachée au monde occidental et à ses fantasmes, de vivre avec les colons, de monter en bus avec eux, de partager leurs lieux de débauche ou autres. Ce sont les sionistes qui ont tout pris, et les Palestiniens sont contraints, parce qu’ils vivent sous occupation, de les côtoyer. Mais est-ce leur choix ? Est-ce leur désir ? Les millions de réfugiés répondront par la négative. Ils ne veulent pas partager leur pays avec les colons venus d’ailleurs. Ils veulent libérer la Palestine et y retourner, récupérer leurs terres, faire revivre leurs villages, même s’ils ont été détruits : « tant que la terre est là, et elle le restera, les maisons peuvent être reconstruites » dira un réfugié du village de Alma, dans la province de Safad. Il ne s’agit pas d’apartheid, mais de colonisation de peuplement. Les réfugiés palestiniens sont toujours là pour le rappeler.
Source : Fadwa Nassar

lundi 18 mai 2015

Lettre ouverte à Son Excellence Recep Tayyp Erdogan, Président de la République de Turquie.



Tunis le 18 Mai 2015

Monsieur le Président,
Point n’est besoin de me présenter. Non pas tant par prétention de ma part ou par excès de notoriété, mais plus simplement, car nous sommes en terrain de connaissance.
Il vous en souvient sans doute d’un certain mois d’avril 1998, lorsque le président de l’organisation «Mazloum Der» siégeant à Cologne (Allemagne) et proche de votre parti AKP, avait pris contact avec moi à l’Institut tunisien des relations internationales, à Paris, et m’avait expliqué vos démêlés avec la justice turque au sujet d’une affaire relative à la liberté d’expression.
Il avait sollicité mon concours pour mobiliser des organisations des droits humains, des intellectuels et des politiques arabes et européens, et venir à Istanbul vous apporter notre soutien.
Ce qui fut fait effectivement, au bout de quelques semaines. Nous avons réuni ainsi vingt-six personnalités, hommes et femmes d’une grande notoriété, dans leurs milieux et pays respectifs, des personnalités indépendantes ou représentant des organisations de la société civile.
Nous avions entrepris un voyage d’une journée à Istanbul. C’était le 18 mai 1998, il y a de cela dix-sept ans, jour pour jour.
Notre voyage avait aussi pour but d’apporter le soutien de la délégation au Président de la Ligue Turque des Droits de l’homme qui venait de faire l’objet d’une tentative d’assassinat, ainsi qu’aux jeunes étudiantes de l’Université d’Istanbul, interdites d’entrée au sein de l’université et ainsi privées d’éducation, au motif qu’elles portaient le foulard.
Si je me permets de rappeler à Votre Excellence, ce geste de solidarité, vieux de dix-sept ans et tout naturel pour moi et mes amis, ce n’est guère pour en demander une quelconque rétribution ni même des remerciements, mais uniquement, pour vous assurer que les principes et les valeurs qui nous ont mobilisés en votre faveur alors sont bien les mêmes qui me poussent à vous écrire aujourd’hui, au sujet de votre position et celle de votre gouvernement, à l’égard de la Syrie, de la Libye, de l’Irak, de l’Egypte, de la Tunisie et d’autres pays arabes.
Monsieur le Président,
Je vous ai écrit en date du 11/12/2002 pour vous féliciter de votre succès aux élections législatives. Et je ne vous cache pas que je fus de ceux, nombreux dans le monde arabe, qui s’étaient félicités de la nouvelle approche politique et géostratégique de la Turquie, et de ses efforts pour se faire réintégrer dans son environnement géographique, culturel et humain, après une longue éclipse, et pour l’établissement de relations positives et constructives avec ses voisins. D’autant que ses tentatives d’intégrer l’espace Européen s’étaient révélées vaines.
Comme tout Arabe, j’ai salué la position du gouvernement turc qui a refusé le passage sur son territoire, des troupes d’invasion américaines en 2003, lors de l’invasion anglo-américaine de l’Irak; tout comme j’ai salué votre position qui a suivi la guerre d’agression israélienne contre le Liban, puis contre Gaza, ainsi que votre entrée dans une alliance stratégique avec la Syrie, dans le cadre d’une diplomatie –oh combien sage– de « bon voisinage et zéro conflit ».
Nous avions pensé que, sous votre direction, la Turquie constituerait un facteur d’équilibre et de stabilité régionale : une source de développement, de prospérité et de fraternité, entre les Arabes, les Turcs et tous les peuples de la région.
Force est de constater que vous en avez fait tout le contraire : un pays qui déstabilise et agresse ses voisins proches et lointains, une source de déséquilibre et de désordre, en violation flagrante du droit international et de tous les principes et lois qui réglementent les relations entre les Etats et les nations.
Ainsi avons-nous été choqués, depuis cinq années, par le changement radical de votre politique à l’égard des pays de la région. Et ceci, du fait de votre participation à la destruction de la Libye, son Etat, sa société, ses infrastructures et son peuple. La Libye était pourtant un bon marché pour vos produits agricoles et industriels et accueillait des dizaines de milliers de vos chômeurs ainsi que des millions de chômeurs africains, asiatiques et arabes.
C’était un pays accueillant pour les étrangers, un pays où l’on vivait bien et en sécurité. Vous en avez fait, avec vos alliés occidentaux et arabes, un pays où tout sent la mort, et depuis 2011 et les 150000 morts causés par l’intervention de l’OTAN, un pays où les morts se comptent par milliers, et dont la situation menace tout le Sahel africain et le bassin ouest de la Méditerranée.
Nous avons été, par la suite, encore plus choqués quand vous avez violé vos engagements antérieurs et votre alliance avec la Syrie, et encouragé la sédition dans ce pays au motif d’encourager sa démocratisation. Et depuis plus de quatre ans, la Turquie se trouve impliquée directement, massivement et sans la moindre retenue, dans les activités terroristes dans ce pays.
Vous avez concocté avec vos alliés régionaux et internationaux, des plans multiples d’invasion de ce pays, pour démanteler son Etat, diviser son territoire, et lancer son peuple sur la voie de l’exode et de l’émigration, afin de vous créer un espace vital, de triste mémoire.
Le rôle de la Turquie dans la tragédie que vit la Syrie est manifeste. Il suffit pour s’en rendre compte de suivre vos déclarations hostiles au gouvernement syrien, vos menaces réitérées régulièrement sur l’intégrité territoriale de ce pays, mais surtout votre participation active à la guerre imposée au peuple syrien, du fait des infiltrations de dizaines milliers de terroristes au nombre desquels des milliers de jeunes tunisiens qui s’adonnent aux meurtres, aux sabotages, et aux destructions.
Tout ceci est contraire, d’une part, aux règles les plus élémentaires de la coexistence pacifique entre voisins, et aux conventions internationales qui régissent les relations entre les peuples et les Etats, et d’autre part, à l’esprit de l’islam dont vous prétendez vous faire le porte-parole.
Votre ingérence hostile s’est élargie à d’autres pays arabes comme l’Egypte ou l’Irak, où vous agissez au démembrement de son territoire, et à la dispersion de son peuple. Tout ceci, dans le but de reconstruire l’Empire ottoman, dans le cadre du projet américano-sioniste du Nouveau Moyen Orient.
Venons-en à la Tunisie, mon pays, qui lui aussi pâtit de votre ingérence dans ses affaires internes. C’est d’ailleurs à titre de citoyen tunisien que je vous écris pour vous remettre en mémoire ces faits patents :
Ainsi le vendredi 3 avril 2015, l’ambassadeur de Tunisie à Ankara a été convoqué par votre ministère des affaires étrangères pour s’expliquer sur les propos tenus la veille par Monsieur Taieb Baccouche, notre Ministre des Affaires Etrangères qui «n’a pas apprécié qu’un pays, soit- disant ami, comme la Turquie, facilite d’une façon ou d’une autre, le déplacement de terroristes tunisiens vers la Syrie».
C’était pourtant la stricte vérité. De nombreuses déclarations de vos propres alliés, américains, britanniques et allemands, de vos opposants officiels, à l’intérieur et en dehors du parlement turc, et de multiples rapports de la presse turque et internationale, plutôt engagée contre la Syrie, le confirment. Les archives de la justice tunisienne et des services de sécurité tunisiens regorgent de rapports sur l’implication des autorités turques dans l’acheminement de terroristes tunisiens vers la Syrie. De nombreuses organisations tunisiennes, indépendantes du gouvernement, mais aussi des puissances étrangères et de leurs financements, détiennent d’innombrables témoignages des familles des terroristes tunisiens attestant que les milliers de tunisiens qui s’étaient engagés dans cette œuvre de destruction de la Syrie sont passés presque exclusivement par la Turquie, et ont bénéficié des facilités des autorités turques.
Votre attitude envers mon pays n’a rien d’amical, et relève même d’une animosité que rien ne justifie. Elle peut tout juste s’expliquer par votre acharnement à poursuivre l’illusion de ressusciter les morts, en l’occurrence l’Empire Ottoman. Je dis bien « empire » et non point « khalifat » comme vous le laissez croire pour emporter l’adhésion de musulmans naïfs et simples d’esprit, puisque de toute la lignée des Sultans Ottomans, le seul qui ait été affublé du titre de Khalife fut le Sultan Abdel Hamid II, en plus d’autres surnoms moins glorieux tel que Kızıl Sultan, ou le « Sultan Rouge ».
Mais pour réhabiliter l’Empire Ottoman, il faudrait commencer par en assumer ses heurs et malheurs, notamment son bilan auprès des peuples non turcs qui ont longtemps subi ses lois. En Tunisie, nous avons l’avantage de « digérer » nos conquérants. Et les turcs, comme nombre de conquérants avant eux, ont été tout simplement tunisifiés et intégrés à la société tunisienne.
Aussi malgré le lourd tribut que nous avons payé au fil des siècles par notre soumission à l’Empire Ottoman, entre autres un contingent de 15000 soldats tunisiens ayant participé à la guerre de Crimée en 1853, nous ne gardons de nos anciens occupants que le meilleur souvenir, préférant oublier Mohamed Sadok Bey qui a vendu la Tunisie aux Français au mois de Mai 1881, et fêter Moncef Bey, le patriote et Bey du peuple. Mais peut-on demander la même chose aux Arméniens, aux Assyro-chaldéens et aux Pontiques, ou encore aux Arabes du Machrek ?
Monsieur le Président,
Dans votre « reconquête » du monde arabe, selon l’expression d’un des chefs de vos services de sécurité, en 2013, afin de le « démocratiser », vous n’avez pas hésité à vous allier aux régimes arabes les plus rétrogrades, ternissant ainsi l’image libérale et démocratique que vous voulez présenter du vôtre. Vous n’avez pas hésité non plus, vous le Chef d’un Etat laïc, à engager l’islam, la religion, dans une bataille qui n’est pas la sienne et à vous allier avec les organisations « islamiques » les plus radicales, colportant les conceptions les plus archaïques et les traduisant dans les actions les plus hideuses, les plus répulsives et révulsives qu’ait connues l’humanité. Ce qui explique, sinon justifie, la vague d’islamophobie, d’aversion et même de rejet de l’islam à travers le monde et jusque parmi les siens.
L’histoire retiendra que votre ambition personnelle et nationale immodérée, et l’aveuglement de vos alliés, émules et mourides, y compris Rached Ghannouchi qui est venu récemment de Tunis vous remercier pour « votre soutien au peuple Syrien », ont fait de vous tous des ennemis des peuples libres et souverains, de la paix et de la vie et des fossoyeurs de l’islam. Pour ces diverses raisons, et d’autres encore, je peux vous assurer en toute humilité, que votre rêve d’un nouvel Empire Ottoman s’est déjà brisé sur les remparts de Damas et qu’en aucun cas, la Tunisie, mon pays, ne sera votre nouvelle Wilaya. Parole de patriote tunisien.
Je ne regrette pas d’avoir couru à votre secours avec mes amis en 1998 ; d’une part, parce que cela était conforme à nos choix éthiques et à notre engagement politique, et d’autre part, parce que cela me permet de vous interpeller aujourd’hui avec plus de légitimité.
Ahmed Manai
Président de l’Institut tunisien des relations internationales
Source : ITRI
https://tunisitri.wordpress.com/...