Tunis le 18 Mai 2015
Monsieur le Président,
Point n’est besoin de me présenter. Non pas tant par
prétention de ma part ou par excès de notoriété, mais plus simplement, car nous
sommes en terrain de connaissance.
Il vous en souvient sans doute d’un certain mois
d’avril 1998, lorsque le président de l’organisation «Mazloum Der» siégeant à
Cologne (Allemagne) et proche de votre parti AKP, avait pris contact avec moi à
l’Institut tunisien des relations internationales, à Paris, et m’avait expliqué
vos démêlés avec la justice turque au sujet d’une affaire relative à la liberté
d’expression.
Il avait sollicité mon concours pour mobiliser des organisations
des droits humains, des intellectuels et des politiques arabes et européens, et
venir à Istanbul vous apporter notre soutien.
Ce qui fut fait effectivement, au bout de quelques
semaines. Nous avons réuni ainsi vingt-six personnalités, hommes et femmes
d’une grande notoriété, dans leurs milieux et pays respectifs, des
personnalités indépendantes ou représentant des organisations de la société
civile.
Nous avions entrepris un voyage d’une journée à
Istanbul. C’était le 18 mai 1998, il y a de cela dix-sept ans, jour pour jour.
Notre voyage avait aussi pour but d’apporter le soutien
de la délégation au Président de la Ligue Turque des Droits de l’homme qui
venait de faire l’objet d’une tentative d’assassinat, ainsi qu’aux jeunes
étudiantes de l’Université d’Istanbul, interdites d’entrée au sein de
l’université et ainsi privées d’éducation, au motif qu’elles portaient le
foulard.
Si je me permets de rappeler à Votre Excellence, ce
geste de solidarité, vieux de dix-sept ans et tout naturel pour moi et mes
amis, ce n’est guère pour en demander une quelconque rétribution ni même des
remerciements, mais uniquement, pour vous assurer que les principes et les
valeurs qui nous ont mobilisés en votre faveur alors sont bien les mêmes qui me
poussent à vous écrire aujourd’hui, au sujet de votre position et celle de
votre gouvernement, à l’égard de la Syrie, de la Libye, de l’Irak, de l’Egypte,
de la Tunisie et d’autres pays arabes.
Monsieur le Président,
Je vous ai écrit en date du 11/12/2002 pour vous féliciter
de votre succès aux élections législatives. Et je ne vous cache pas que je fus
de ceux, nombreux dans le monde arabe, qui s’étaient félicités de la nouvelle
approche politique et géostratégique de la Turquie, et de ses efforts pour se
faire réintégrer dans son environnement géographique, culturel et humain, après
une longue éclipse, et pour l’établissement de relations positives et
constructives avec ses voisins. D’autant que ses tentatives d’intégrer l’espace
Européen s’étaient révélées vaines.
Comme tout Arabe, j’ai salué la position du
gouvernement turc qui a refusé le passage sur son territoire, des troupes
d’invasion américaines en 2003, lors de l’invasion anglo-américaine de l’Irak;
tout comme j’ai salué votre position qui a suivi la guerre d’agression
israélienne contre le Liban, puis contre Gaza, ainsi que votre entrée dans une
alliance stratégique avec la Syrie, dans le cadre d’une diplomatie –oh combien
sage– de « bon voisinage et zéro conflit ».
Nous avions pensé que, sous votre direction, la Turquie
constituerait un facteur d’équilibre et de stabilité régionale : une source de
développement, de prospérité et de fraternité, entre les Arabes, les Turcs et
tous les peuples de la région.
Force est de constater que vous en avez fait tout le
contraire : un pays qui déstabilise et agresse ses voisins proches et
lointains, une source de déséquilibre et de désordre, en violation flagrante du
droit international et de tous les principes et lois qui réglementent les
relations entre les Etats et les nations.
Ainsi avons-nous été choqués, depuis cinq années, par
le changement radical de votre politique à l’égard des pays de la région. Et
ceci, du fait de votre participation à la destruction de la Libye, son Etat, sa
société, ses infrastructures et son peuple. La Libye était pourtant un bon
marché pour vos produits agricoles et industriels et accueillait des dizaines
de milliers de vos chômeurs ainsi que des millions de chômeurs africains,
asiatiques et arabes.
C’était un pays accueillant pour les étrangers, un pays
où l’on vivait bien et en sécurité. Vous en avez fait, avec vos alliés
occidentaux et arabes, un pays où tout sent la mort, et depuis 2011 et les
150000 morts causés par l’intervention de l’OTAN, un pays où les morts se
comptent par milliers, et dont la situation menace tout le Sahel africain et le
bassin ouest de la Méditerranée.
Nous avons été, par la suite, encore plus choqués quand
vous avez violé vos engagements antérieurs et votre alliance avec la Syrie, et
encouragé la sédition dans ce pays au motif d’encourager sa démocratisation. Et
depuis plus de quatre ans, la Turquie se trouve impliquée directement,
massivement et sans la moindre retenue, dans les activités terroristes dans ce
pays.
Vous avez concocté avec vos alliés régionaux et
internationaux, des plans multiples d’invasion de ce pays, pour démanteler son
Etat, diviser son territoire, et lancer son peuple sur la voie de l’exode et de
l’émigration, afin de vous créer un espace vital, de triste mémoire.
Le rôle de la Turquie dans la tragédie que vit la Syrie
est manifeste. Il suffit pour s’en rendre compte de suivre vos déclarations
hostiles au gouvernement syrien, vos menaces réitérées régulièrement sur
l’intégrité territoriale de ce pays, mais surtout votre participation active à
la guerre imposée au peuple syrien, du fait des infiltrations de dizaines
milliers de terroristes au nombre desquels des milliers de jeunes tunisiens qui
s’adonnent aux meurtres, aux sabotages, et aux destructions.
Tout ceci est contraire, d’une part, aux règles les
plus élémentaires de la coexistence pacifique entre voisins, et aux conventions
internationales qui régissent les relations entre les peuples et les Etats, et
d’autre part, à l’esprit de l’islam dont vous prétendez vous faire le porte-parole.
Votre ingérence hostile s’est élargie à d’autres pays
arabes comme l’Egypte ou l’Irak, où vous agissez au démembrement de son
territoire, et à la dispersion de son peuple. Tout ceci, dans le but de
reconstruire l’Empire ottoman, dans le cadre du projet américano-sioniste du
Nouveau Moyen Orient.
Venons-en à la Tunisie, mon pays, qui lui aussi pâtit
de votre ingérence dans ses affaires internes. C’est d’ailleurs à titre de
citoyen tunisien que je vous écris pour vous remettre en mémoire ces faits
patents :
Ainsi le vendredi 3 avril 2015, l’ambassadeur de
Tunisie à Ankara a été convoqué par votre ministère des affaires étrangères
pour s’expliquer sur les propos tenus la veille par Monsieur Taieb Baccouche,
notre Ministre des Affaires Etrangères qui «n’a pas apprécié qu’un pays, soit-
disant ami, comme la Turquie, facilite d’une façon ou d’une autre, le
déplacement de terroristes tunisiens vers la Syrie».
C’était pourtant la stricte vérité. De nombreuses
déclarations de vos propres alliés, américains, britanniques et allemands, de
vos opposants officiels, à l’intérieur et en dehors du parlement turc, et de
multiples rapports de la presse turque et internationale, plutôt engagée contre
la Syrie, le confirment. Les archives de la justice tunisienne et des services
de sécurité tunisiens regorgent de rapports sur l’implication des autorités
turques dans l’acheminement de terroristes tunisiens vers la Syrie. De
nombreuses organisations tunisiennes, indépendantes du gouvernement, mais aussi
des puissances étrangères et de leurs financements, détiennent d’innombrables
témoignages des familles des terroristes tunisiens attestant que les milliers
de tunisiens qui s’étaient engagés dans cette œuvre de destruction de la Syrie
sont passés presque exclusivement par la Turquie, et ont bénéficié des
facilités des autorités turques.
Votre attitude envers mon pays n’a rien d’amical, et
relève même d’une animosité que rien ne justifie. Elle peut tout juste
s’expliquer par votre acharnement à poursuivre l’illusion de ressusciter les
morts, en l’occurrence l’Empire Ottoman. Je dis bien « empire » et non point «
khalifat » comme vous le laissez croire pour emporter l’adhésion de musulmans
naïfs et simples d’esprit, puisque de toute la lignée des Sultans Ottomans, le
seul qui ait été affublé du titre de Khalife fut le Sultan Abdel Hamid II, en
plus d’autres surnoms moins glorieux tel que Kızıl Sultan, ou le « Sultan Rouge
».
Mais pour réhabiliter l’Empire Ottoman, il faudrait
commencer par en assumer ses heurs et malheurs, notamment son bilan auprès des
peuples non turcs qui ont longtemps subi ses lois. En Tunisie, nous avons
l’avantage de « digérer » nos conquérants. Et les turcs, comme nombre de
conquérants avant eux, ont été tout simplement tunisifiés et intégrés à la
société tunisienne.
Aussi malgré le lourd tribut que nous avons payé au fil
des siècles par notre soumission à l’Empire Ottoman, entre autres un contingent
de 15000 soldats tunisiens ayant participé à la guerre de Crimée en 1853, nous
ne gardons de nos anciens occupants que le meilleur souvenir, préférant oublier
Mohamed Sadok Bey qui a vendu la Tunisie aux Français au mois de Mai 1881, et
fêter Moncef Bey, le patriote et Bey du peuple. Mais peut-on demander la même
chose aux Arméniens, aux Assyro-chaldéens et aux Pontiques, ou encore aux
Arabes du Machrek ?
Monsieur le Président,
Dans votre « reconquête » du monde arabe, selon
l’expression d’un des chefs de vos services de sécurité, en 2013, afin de le «
démocratiser », vous n’avez pas hésité à vous allier aux régimes arabes les
plus rétrogrades, ternissant ainsi l’image libérale et démocratique que vous
voulez présenter du vôtre. Vous n’avez pas hésité non plus, vous le Chef d’un
Etat laïc, à engager l’islam, la religion, dans une bataille qui n’est pas la
sienne et à vous allier avec les organisations « islamiques » les plus
radicales, colportant les conceptions les plus archaïques et les traduisant
dans les actions les plus hideuses, les plus répulsives et révulsives qu’ait
connues l’humanité. Ce qui explique, sinon justifie, la vague d’islamophobie,
d’aversion et même de rejet de l’islam à travers le monde et jusque parmi les
siens.
L’histoire retiendra que votre ambition personnelle et
nationale immodérée, et l’aveuglement de vos alliés, émules et mourides, y
compris Rached Ghannouchi qui est venu récemment de Tunis vous remercier pour «
votre soutien au peuple Syrien », ont fait de vous tous des ennemis des peuples
libres et souverains, de la paix et de la vie et des fossoyeurs de l’islam.
Pour ces diverses raisons, et d’autres encore, je peux vous assurer en toute
humilité, que votre rêve d’un nouvel Empire Ottoman s’est déjà brisé sur les
remparts de Damas et qu’en aucun cas, la Tunisie, mon pays, ne sera votre
nouvelle Wilaya. Parole de patriote tunisien.
Je ne regrette pas d’avoir couru à votre secours avec
mes amis en 1998 ; d’une part, parce que cela était conforme à nos choix
éthiques et à notre engagement politique, et d’autre part, parce que cela me
permet de vous interpeller aujourd’hui avec plus de légitimité.
Ahmed Manai
Président de l’Institut
tunisien des relations internationales
Source : ITRI
https://tunisitri.wordpress.com/...