mercredi 4 juillet 2012

Médias et Information : il est temps de tourner la page.L’idée que « l’information est devenue un produit de consommation comme un autre » n’est pas nouvelle...... Mais ce serait alors le seul produit de consommation pour lequel il n’existe aucune date de péremption, aucun suivi ni traçabilité imposés par des textes,...

...Comment ont-ils réussi à nous faire admettre pour notre esprit ce que nous n’accepterions jamais pour notre corps ? ...
« Il est plus facile de tromper les gens que de les convaincre qu’ils ont été trompés. » - Mark Twain

« La réalité est ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est ce que nous croyons. Ce que nous croyons est fondé sur nos perceptions. Ce que nous percevons dépend de ce que nous recherchons. Ce que nous recherchons dépend de ce que nous pensons. Ce que nous pensons dépend de ce que nous percevons. Ce que nous percevons détermine ce que nous croyons. Ce que nous croyons détermine ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est notre réalité. » David Bohm, 1977

Préambule

Si un boucher nous empoisonnait en nous vendant de la viande avariée, les consommateurs que nous sommes n’accepteraient jamais l’idée que « les choses sont comme ça » et qu’il ne nous resterait plus qu’à trouver un autre fournisseur. Mais lorsqu’une journaliste du New York Times ment sciemment sur les armes de destruction massive en Irak – et participe à l’extermination d’un million et demi d’Irakiens innocents – elle se voit simplement « remerciée » et l’affaire est classée dans le casier « déontologie ». Ici, l’impunité est quasi-totale et même revendiquée par la profession journalistique au nom d’une « liberté » qu’elle se garde bien de définir avec précision.
Pourtant, l’idée que « l’information est devenue un produit de consommation comme un autre » n’est pas nouvelle. Mais ce serait alors le seul produit de consommation pour lequel il n’existe aucune date de péremption, aucun suivi ni traçabilité imposés par des textes, aucune association de consommateurs représentative ni aucune réglementation sur la qualité ou sur les normes.
Comment ont-ils réussi à nous faire admettre pour notre esprit ce que nous n’accepterions jamais pour notre corps ?

Etat des lieux : vite fait = mal fait

Un jour, j’ai reçu un coup de fil d’une journaliste de France-Info, une certaine Sophie Parmentier, « grand reporter » est-il précisé sur le site de la radio, qui voulait m’interviewer sur un sujet précis concernant Cuba. Je me suis rapidement aperçu qu’elle ne connaissait pas le sujet et qu’elle cherchait à obtenir des réponses « attendues ». Lorsque je lui ai demandé depuis quand elle était sur le sujet et proposé quelques sources à consulter et de me rappeler plus tard, elle m’a répondu qu’elle avait commencé à étudier son sujet à 9h00 et qu’elle devait le rendre à 16h00. En clair : elle n’avait pas le temps.
Faisons une expérience. Prenez au hasard un parterre d’inconnus. Examinez-les à tour de rôle et essayez d’énoncer une vérité sur chacun d’entre eux. A part de décrire quelques éléments physiques apparents, vous n’irez pas loin. Pour faire mieux, il faudrait poser des questions, éventuellement recouper des informations, etc. Bref, il vous faudra un élément essentiel à la recherche de la vérité : le temps. A présent, recommencez et, cette fois-ci, énoncez un mensonge. Facile : untel a marché sur la lune, un autre a traversé le Pacifique à la nage.
Cette simple, évidente et incontournable contrainte du temps, contrainte physique, mécanique, induit le truisme suivant : « La vérité exige du temps alors que le mensonge s’accommode parfaitement avec la vitesse. »
Demandez à un garagiste de faire la révision de votre voiture en une heure. Maintenant demandez-lui de la faire en 5 minutes. Demandez à un médecin de vous ausculter en une demi-heure. Maintenant demandez-lui de le faire en 2 minutes. Par quelle magie les journalistes échapperaient-ils à la dégradation générale et inéluctable du résultat de leur travail induite par la réduction du facteur « temps » ?
Obnubilés par la technologie qui permet la circulation quasi-instantanée de « données », on en oublie d’analyser le délai, pourtant essentiel, entre un fait et la transmission quasi-instantanée de données présentées comme des informations. Et plus ce délai est court, plus l’écart entre l’information et la réalité risque d’être – et même sera - grande. C’est mécanique, c’est physique, c’est incontournable. L’absence du facteur temps dans un métier où la vitesse est de plus en plus un « critère » conduit inéluctablement à une dégradation continue de la qualité de l’information. Ceci est vrai même dans le cas de ce que nous appellerons un bon journaliste.
Ce qui nous permet de compléter le truisme : « La vérité exige du temps alors que le mensonge s’accommode parfaitement avec la vitesse. Il s’ensuit que plus l’information va vite et plus elle est fausse. » Le contraire n’étant pas forcément vrai.
Ce phénomène de dégradation s’amplifie avec la complexité du sujet. En effet, annoncer qu’un train a eu une panne à tel endroit à telle heure peut se faire avec une certaine fiabilité. Après tout, la quantité d’information à traiter est limitée. Pour annoncer les résultats d’un matche de foot, c’est encore plus simple. Ici, la vitesse de traitement n’a qu’un effet mineur sur la vérité. A l’inverse, dans le cas d’un événement complexe (comme la Syrie par exemple), la vitesse de traitement produit inévitablement une dégradation de la qualité de l’information. Puisqu’il faut aller vite, et parce que l’événement est complexe, le résultat est prévisible : ce n’est pas la vitesse de traitement qui sera ralentie, mais l’événement qui sera simplifié pour pouvoir être traité dans les délais impartis. Et parce que la vitesse de traitement est relativement constante, tous les événements se verront donc compressés jusqu’à un niveau de « compatibilité » avec les formats de transmission. Plus un sujet est complexe et plus la dégradation du significatif sera forte. A vitesse constante, la dégradation de la qualité de l’information est donc proportionnelle à la complexité du sujet traité.

Enjeu, complexité et vitesse ; le trio perdant

Nous avons vu que le vitesse de traitement était relativement constante. Relativement, parce qu’il lui arrive de s’accélérer encore plus, notamment dans le cas d’événements exceptionnellement spectaculaires. Alors que la vitesse habituelle ne permet pratiquement aucun recul, aucune analyse sérieuse, il s’avère que dans les cas d’événements exceptionnels, la notion même de recul, de réserves, disparaît, pour céder la place à une débauche de « savoir-faire » de pure forme.
Or, dans le cas du train en panne, l’enjeu politique est faible pour ne pas dire inexistant. Après tout, ça arrive. Dans le cas de la Syrie, pour garder cet exemple, l’enjeu politique est extrêmement élevé.
Si l’enjeu politique d’un événement est faible, la volonté de le manipuler sera faible. A l’inverse, plus un événement présentera un enjeu politique et plus une manipulation par les parties intéressées (notion plus large que les « parties concernées ») sera tentée - et plus la prudence et la réserve des grands médias devraient être de rigueur. C’est pourtant le contraire qui se produit.
Ainsi, la probabilité d’une manipulation d’un événement est directement proportionnelle à l’importance des enjeux politiques qui l’entourent alors que dans le même temps, la prudence des médias est inversement proportionnelle aux enjeux politiques. Leur prudence est donc – paradoxalement - inversement proportionnelle à la probabilité de manipulation. Conclusion : plus le risque de manipulation est grand, moins les médias jouent leur rôle. Moins les médias jouent leur rôle, plus la manipulation sera facilitée et par conséquence tentée, augmentant ainsi sa probabilité de manière exponentielle jusqu’à devenir « quasi certaine ».
Notons au passage que l’attitude standard d’un « consommateur de l’information » est de considérer que plus un événement est couvert par les médias, plus les risques de manipulation sont faibles et mieux nous sommes informés. Erreur classique et aux conséquences tragiques, ne serait-ce que parce que la multiplicité des médias n’a aucun rapport avec la multiplicité des sources et des opinions.
En résumé :
  • Le niveau de couverture médiatique d’un événement ne garantit aucunement la fiabilité des informations.
  • La mal-information (la partie « involontaire ») est proportionnelle à la complexité d’un événement multipliée par sa vitesse de traitement. Plus un événement est complexe et plus son traitement est rapide, plus nous serons mal informés.
  • La manipulation (la partie « volontaire ») est proportionnelle aux enjeux politiques multipliés par l’absence de réserve des médias. Plus les enjeux politiques d’un événement sont grands, moins les médias feront leur travail, et plus nous serons désinformés.
  • Lorsqu’un événement présente à la fois une complexité et un enjeu, la probabilité que nous soyons à la fois mal informés et désinformés est quasi certaine. Nos chances de connaître la vérité s’inversent donc et deviennent quasi nulles.
Ramené en une seule phrase : Plus un événement est complexe et présente un enjeu politique, moins nous sommes réellement informés - et ce, quel que soit son niveau de couverture médiatique.

La Mal-information

A l’instar de la malbouffe qui désigne à la fois les productions d’une industrie agroalimentaire que nos propres habitudes alimentaires, la mal-information désigne à la fois les produits de l’industrie de l’information et aussi nos propres habitudes de consommation.
Ce n’est pas le hamburger consommé de temps à autre qui nous bouche les artères pas plus que le sandwich occasionnel avalé à la hâte au coin d’une table de bistrot qui nous déglingue... C’est le train-train quotidien, ce petit morceau de sucre après l’autre, ce fruit chargé de pesticides ou signé Monsanto, le lent empoisonnement via nos assiettes et/ou nos propres habitudes qui se conjuguent pour nous tirer inexorablement vers le mal-être.
De même, ce n’est pas le film américain consommé de temps à autre qui nous bouche les neurones, ce n’est pas une désinformation occasionnelle avalée au coin d’une table du salon qui déglingue notre capacité d’analyse... C’est le train-train quotidien, ce petit mensonge après l’autre, cette information chargée de contre-vérités ou signée TF1, le lent empoisonnement via nos média et/ou nos propres habitudes qui se conjuguent pour nous tirer inexorablement vers le mal-savoir.
Et comme la malbouffe, la mal-information est le résultat de conditions imposées par les forces économiques mais aussi le résultat de nos propres habitudes de consommation.

La confusion entre « ingurgiter des informations » et s’informer.

« Moi, ça va, je passe beaucoup de temps à m’informer ». Souvent entendue, cette phrase ne fait qu’exprimer la même confusion qu’entre manger et se nourrir. Dire « je suis informé parce que je m’informe » équivaut à dire « je me nourris parce que je mange ». Et si cette dernière expression vous paraît cohérente, relisez la en rajoutant à la fin « ...parce que je mange des cailloux ». Absurde, n’est-ce pas ?
La confusion entre, d’une part, le temps passé à ingurgiter des informations et, d’autre part, le temps consacré à la recherche de l’information est très répandue. L’action brute (comme rester planté toute la journée devant une chaîne d’information en continue ou même l’Internet) remplace, et généralement annule, l’objectif recherché.
La mal-information est la lente et permanente distillation de « Amadinejad a dit qu’il voulait rayer Israël de la carte », de « Chavez, populiste – et antisémite », de « Kadhafi a fait bombarder sa population », de « l’OTAN est une ONG humanitaire », de « les 2 tours sont tombées toutes seules... Pardon ? Il y en avait trois ? », ainsi que toutes les variations de « il n’y a pas d’alternative ».

Le « sédentarisme culturel »

La mal-information est à la fois le résultat d’une information « institutionnelle » médiocre et de notre propre passivité – par manque de temps, de moyens ou de savoir-faire, peu importe. Mais pour produire un résultat optimum, la mal-information doit se conjuguer avec un autre élément indispensable : le sédentarisme culturel.
Un des aspects les plus agaçants lorsqu’il m’arrive de débattre avec des connaissances, c’est leur évidente et totale incapacité à projeter leur pensée (ou imagination). On peut pourtant ne pas apprécier les Taliban et considérer que les enfants afghans n’ont pas à être massacrés par des cowboys surarmés. On peut ne pas apprécier feu-Kadhafi et penser, ne serait-ce que penser, que le bombardement d’un pays ne fait pas avancer la cause de la « démocratie ». On devrait pouvoir conceptualiser que la vision de l’occident vue de l’extérieur n’est peut-être pas la même que celle de l’intérieur.
Le sédentarisme culturel annihile la capacité de se « projeter dans l’autre », d’avoir un authentique recul sur soi et son environnement, d’éprouver une empathie réelle pour quelqu’un qui ne fait pas partie de son environnement immédiat. Par contre, le sédentarisme culturel renforce la capacité d’asséner des formules toutes faites comme des vérités premières et prétendument universelles. Après tout, comme disait l’autre, « Rien n’est plus dangereux qu’une idée lorsqu’on n’en a qu’une ».
Se forger une vision du monde et de l’histoire à partir de son canapé et devant la télévision (ou Internet...), ou en lisant toujours le même journal, est une opération intellectuellement risquée. Le sédentarisme culturel induit une vision où son auteur se perçoit au « centre » de quelque chose et par conséquence le reste du monde et des peuples se voient relégués vers une « périphérie ».
Demandez à n’importe qui comment s’appelle le président des Etats-Unis et vous obtiendrez probablement plus de 99% de bonnes réponses. Demandez qui est le président de la Chine et si vous obtenez plus de 1% de bonnes réponses (et je suis optimiste), je vous offre le champagne. Combien de noms de villes connaissez-vous en Chine à part les deux que tout le monde connaît ? Il ne s’agit pas ici d’un problème de mal-information stricto sensu car vous pourriez le savoir, si vous vouliez le savoir. Mais d’un autre côté, d’où nous vient cette absence de curiosité, cette absence de « sentiment d’ignorance » ? Le sédentarisme culturel est donc est à la fois le produit de la mal-information et son moteur.
Notons au passage qu’être cultivé - au sens « accumulation de savoir » - n’empêche nullement le sédentarisme culturel. Le passage par la machine à formater du système éducatif – notamment le système éducatif occidental, totalement orienté centre/périphérie - est souvent l’un des meilleurs moyens d’y sombrer. Je ne suis pas le premier – Chomsky l’a bien expliqué et nombreux sommes-nous à l’avoir constaté – à dire que ce sont généralement les catégories les plus « éduquées » de la population en Occident qui sont les meilleurs piliers du système. Probablement parce que leur éducation a fortement produit une vision « centrée » du monde et que leur attitude peut se résumer à ceci : «  Pourquoi diable chercher à savoir (ou comprendre) puisque je sais (ou comprend) déjà ? ».
Tous ceux qui ont déjà essayé d’expliquer quelque chose - n’importe quoi - à un enseignant, un journaliste, un diplômé d’une grande école ou un lecteur assidu du Monde savent de quoi je parle.

Obésité intellectuelle.

A l’instar de la malbouffe qui, associée au sédentarisme physique, produit l’obésité physique, on peut prolonger le parallèle et énoncer un nouveau truisme : « La mal-information associée au sédentarisme culturel produit l’obésité intellectuelle. ».
L’obésité intellectuelle, c’est l’incapacité à suivre une explication de plus de trois phrases ou à lire un long article en entier. C’est l’incapacité à suivre un raisonnement de plus d’un niveau – essoufflé dès les premières marches. C’est lire toujours le même journal. C’est regarder en boucle les chaînes dites d’information. C’est consulter toujours les mêmes sites sur Internet. C’est s’enfoncer dans l’univers ouaté de ses certitudes. C’est ne plus réagir au, et même accepter, le concept infâme de « guerre humanitaire ». C’est ne plus réagir, ni même réfléchir, aux guerres menées en notre nom. Et enfin, l’obésité intellectuelle est la propension à ne vouloir lire que ce que l’on a (déjà) envie d’entendre et son corollaire : éviter l’effort de mettre ses certitudes à l’épreuve en les confrontant à des avis divergents.

Journalistes : complices et acteurs, ou victimes ?

Un jour, je discutais avec un journaliste de TF1 qui devait se rendre à Cuba. Nous avons discuté un peu du pays et je ne sais plus exactement comment j’en suis arrivé à reprocher « le manque de sérieux des journalistes ». Il s’en est défendu, évidemment, en rétorquant que lui ferait son travail en (devinez...) « toute objectivité ». Je lui ai dit que non. Il m’a dit que si. Non. Si.
« Faisons une expérience » que je lui dis. « Imaginez, vous êtes à La Havane, micro à la main, la caméra tourne. Vous commencez votre reportage par la phrase «  à La Havane, le régime communiste de Castro a déclaré...  », etc. Votre reportage passera à la télé ? » Il me répond « oui, bien sûr ». J’ai continué : « Et maintenant, imaginez, vous êtes devant la Maison Blanche, micro à la main, la caméra tourne. Vous commencez votre reportage par la phrase « à Washington, le régime capitaliste d’Obama a déclaré... », etc. Et là, votre reportage, il passera à la télé ? ». Il a admis que non, mais il a aussitôt rajouté « Mais c’est pas pareil  ».
Et parce qu’il n’y pas de meilleur porte-parole d’un mensonge que celui qui y croit, énonçons le truisme suivant : « Les journalistes sont à la fois les premières victimes et les principaux vecteurs de la malinformation ».
Car aussi étonnant que cela puisse paraître, la plupart des journalistes croient aux conneries qu’ils racontent. Comment s’en étonner puisqu’ils sont les premiers producteurs et consommateurs de la mal-information, l’expression-même du sédentarisme culturel et donc logiquement les plus gros obèses intellectuels ?

La tâche ardue de l’auto-diagnostic.

« Il est plus facile de tromper les gens que de les convaincre qu’ils ont été trompés. » - Mark Twain
Annoncer que la terre est ronde ou qu’elle tourne autour du soleil a failli mener plus d’un au bûcher. Aujourd’hui, ces anciennes croyances nous font sourire. Lesquelles de nos croyances modernes feront sourire les générations futures ?
Si le résultat de la malbouffe est relativement simple à mesurer, celui de la malinformation présente un véritable casse-tête. Dans le premier cas, une balance et un diagnostic suffisent. Dans le deuxième, le seul outil à notre disposition est notre propre intellect, celui qui est justement la victime et la cible de la malinformation... Ce qui reviendrait à tenter de mesurer la précision d’un outil en ayant recours à l’outil même que l’on veut mesurer. Opération compliquée, mais réalisable.
Donc, comment savoir que l’on est victime de la mal-information ? Comment savoir que l’on ne sait pas ? Mieux encore : comment arriver à admettre qu’on s’est – ou qu’on a été - trompé ? Ce qui est certain, c’est que le réveil peut se révéler une expérience douloureuse car la victime de la mal-information est comme le cocu du village : le dernier à le savoir et le dernier à l’admettre. Mais le fait d’avoir constaté de visu une ou plusieurs manipulations médiatiques facilite le réveil – et provoque aussi une certaine habitude de « réserve » lorsque les médias aboient à l’unisson.

Choses vues qu’il est impossible de -voir

En 1982 j’ai décidé de me rendre au Nicaragua qui avait connu trois ans auparavant une révolution. En juillet 1979, le Front de Sandiniste de Libération Nationale avait renversé la dictature de Somoza. Entre 1979 et 1982, la presse est passée (comme toujours) d’une attitude de « sympathie compréhensive » envers ces « poètes révolutionnaires, marxistes et chrétiens » à une franche hostilité. De la guerre menée par l’armée mercenaire des Etats-Unis, il était rarement question. En 1982, le magazine français l’Express publiait un article qualifiant le pouvoir en place de « dictature marxiste-léniniste ». Brrr… De quoi annuler son voyage et demander le remboursement du billet. Toujours est-il qu’en arrivant à Managua, la capitale, ma première surprise fut de recevoir à la sortie de l’aéroport (de la capitale donc) un tract de... l’opposition. Ma deuxième surprise fut d’apercevoir tout le long de la route qui menait au centre-ville une série de panneaux publicitaires vantant les partis de … l’opposition. Ma troisième surprise fut de tenter d’acheter des journaux et de ne pouvoir trouver que La Prensa, un journal de... l’opposition. Ma quatrième surprise fut d’allumer la radio de ma chambre d’hôtel et de n’entendre que des voix de... l’opposition. Il m’aura fallu en tout et pour tout quatre heures environ pour m’apercevoir que la presse de chez moi me décrivait un pays où le ciel était vert et l’herbe bleue alors que c’était exactement le contraire. Alors, soit le journaliste de l’Express n’avait jamais mis les pieds au Nicaragua, soit il s’y est rendu mais n’est pas descendu de l’avion. Ou soit il est descendu de l’avion mais n’est pas sorti de l’aéroport. Et s’il est effectivement sorti de l’aéroport, alors il mentait.
(ceux qui connaissent déjà cette histoire peuvent sauter ce qui suit)
En février 1990, je suis retourné au Nicaragua pour suivre la campagne de l’élection présidentielle (car oui, il y avait des élections) qui opposait Daniel Ortega (FSLN au pouvoir) à Violeta Chamorro, candidate de la UNO, une coalition de 14 partis d’opposition créée ex-nihilo sous les auspices des Etats-Unis et où se côtoyaient à la fois l’extrême-droite et l’extrême-gauche (version trotskisme local). J’ai constaté que les journalistes « envoyés spéciaux » avaient un rayon d’action d’environ 300m autour de l’Hôtel Intercontinental, c’est-à-dire la distance des dernières boutiques de souvenirs qui entouraient le bâtiment. J’ai croisé une équipe de FR3 Guadeloupe qui était venue en reportage et qui ne savait pas que le pays était en guerre depuis 11 ans. J’ai fait connaissance avec le correspondant « Amérique centrale » de la chaîne états-unienne CBS qui m’a expliqué que l’invasion du Panama par l’armée américaine qui s’était produite quelques mois auparavant « n’avait pas fait beaucoup de victimes » (Comment le savait-il ? Eh bien, il s’y était rendu quelques semaines plus tard et « Les gens dans la rue avaient l’air normaux » (sic). J’ai constaté comment leurs articles avaient comme « sources » (« sûres », « bien informées », « ayant requis l’anonymat », etc.) un chauffeur de taxi, le barman de l’hôtel ou un obscur « chargé de presse » d’une ambassade occidentale.
J’ai assisté aussi au dernier meeting de la candidate pro-US qui se tenait sur la Plaza de la Revolucion (ou Plaza de la Republica, selon votre humeur). La Place de la Révolution est située sur la Primera Avenida et elle a une forme presque carrée. Après vérification via Google Maps (la mémoire peut se révéler défaillante), cette place a des dimensions d’environ 70x80 mètres. Arrondissons à 100x100 et disons qu’elle a donc une superficie de 10.000m2. Retenez bien ce chiffre et notez que la place est par ailleurs en partie occupée par la vieille cathédrale (abîmée et désaffectée depuis un tremblement de terre à la fin des années 70).
Arrivés sur place, nous avons été bousculés et traités de « hijos de putas sandinistas », probablement parce que j’avais eu la mauvaise idée – un geste involontaire - de suspendre mon appareil photo à une bride aux couleurs rouge et noir, les couleurs du Front Sandiniste. Toujours est-il que nous avons préféré nous éloigner et nous poser à l’ombre en attendant l’arrivée de la candidate, comptant sur une certaine retenue de la part de la foule une fois les médias présents.
Alors que nous étions encore en train de profiter de l’ombre, un haut-parleur a soudain annoncé que le meeting allait finalement se tenir dans le parc Carlos Fonseca (un grand terrain vague à l’époque), qui se trouvait juste en face de nous, de l’autre côté de l’avenue, et invitait donc la foule à s’y rendre. Une fois dans le parc, et au bout de quelques minutes, la foule a été invitée à retourner sur la place de la Révolution. Sur le moment, nous nous sommes demandés « que pasa ? ». La candidate est finalement arrivée et pendant son discours, je me suis mêlé à la foule qui n’avait d’yeux que pour elle et ne faisait plus attention à moi et à mes couleurs. Je suis monté en haut de la cathédrale et j’ai pris des photos de la foule présente au moment du discours. La place était loin d’être pleine. Mon estimation à l’époque me disait qu’il y avait environ 5000 personnes. La population totale du Nicaragua à l’époque était d’environ 4 millions, dont un million dans la capitale.
Le lendemain, dans le quotidien de l’opposition, La Prensa, un titre barrait la une en annonçant « 100.000 personnes au meeting de Violeta Chamorro ». En appui, le titre était accompagné de trois photos où l’on voyait des gens sur la place de la Révolution, des gens sur l’avenue et des gens dans le parc en face, le tout destiné évidemment à faire croire que la place de la Révolution avait littéralement « débordé » à travers l’avenue et jusqu’au parc. Evidemment, nous avons bien rigolé en voyant cette manipulation maladroite, au vu et au su de tous, notamment de la presse internationale qui était présente. Nous avons par contre moins rigolé en constatant que Le Monde annonçait le même chiffre. Et c’est ainsi que j’ai assisté à une manipulation en bonne et due forme – et plutôt artisanale. Une manipulation à laquelle le Monde (et toute la presse en fait), a participé apparemment sans le moindre état d’âme.
Auparavant, Le Monde avait déjà lancé, via son « spécialiste de l’Amérique latine » de l’époque, Bertrand de la Grange, une campagne sur – retenez votre souffle - « Le génocide des indiens Miskitos » par le gouvernement sandiniste, sous la forme d’un article occupant pas moins de quatre pages entières du quotidien.
Et enfin, ce fut le Figaro Magazine qui enfonça le clou en publiant une photo d’un tas de « cadavres d’indiens Miskitos » qu’on faisait brûler et qui avait été supposément massacrés par les sandinistes. La supercherie du magazine fut révélée un peu par hasard lorsque l’auteur reconnut sa photo et porta plainte pour violation du droit d’auteur. En réalité, la photo avait été prise après le tremblement de terre susmentionné. Sur la photo originale, on voyait à l’arrière-plan des gens portant des brassards de la Croix-Rouge. Sur la photo publiée, ces derniers avaient disparu grâce à des retouches photos effectuées par le Figaro Magazine.
C’est pourtant ce magazine-là et cette photo-là qui furent brandis aux Nations-Unies par la représentante des Etats-Unis, Jeanne Kirkpatrick, comme « preuve » des « crimes commis » par le gouvernement sandiniste . Et toute ressemblance avec une scène similaire devant les mêmes Nations Unies peu avant l’invasion de l’Irak n’est probablement pas fortuite. Il y a des méthodes éprouvées et tellement simples qu’il faudrait être fou pour ne pas les réutiliser.
Le Figaro Magazine fut condamné à 3500 frs d’amende et le Nicaragua à une « guerre de libération » sanglante menée par une armée de mercenaires – les « combattants de la liberté », selon Ronald Reagan. Et nous, nous fûmes condamnés à la désinformation, la propagande et à l’ignorance, du moins pour la grande majorité d’entre nous.
Reste que Bertrand de la Grange a pris sa retraite et le Figaro Magazine a survécu à l’amende. Restent aussi les innombrables croix blues plantées le long des routes au Nicaragua pour marquer l’emplacement des camarades tombés. Restent encore et toujours la sempiternelle arrogance, incompétence et malhonnêteté de la profession.
La morale de cette histoire : ce n’est pas une sympathie a priori (et très hypothétique) envers le gouvernement syrien - par exemple - qui provoque le doute sur les événements décrits là-bas par les grands médias, mais l’expérience vécue (et un certain entraînement par la suite) qui permet de reconnaître les signes de la malinformation en général et de la désinformation en partiulier.
C’est donc fort de ces expériences-là, et de bien d’autres - réelles et concrètes, pas virtuelles - et cet air de « déjà vu » que nous évitons de crier au loup lorsque les médias chassent en meute.

Nous sommes tous des Truman Burbank

Dans le film « The Truman Show », le jeune Truman Burbank mène une vie tranquille et pépère dans un environnement cliché du « rêve américain ». Seulement voilà : à son insu, Truman est le personnage d’une méga émission de télé-réalité. Depuis sa naissance, ses faits et gestes sont relayés par des caméras astucieusement cachées un peu partout ; sa femme, ses collègues de travail, ses voisins sont des acteurs ; les passants de simples figurants et son environnement un gigantesque décor intérieur de cinéma où il fait presque toujours beau et le ciel n’est qu’un très haut plafond peint. Tout est faux et Truman ne le sait pas.
Mais un jour (attention, spoiler  : ) un projecteur se décroche du faux ciel et tombe à ses pieds. Panique à la régie et sur le plateau. Truman commence à « remarquer des choses » et à « se poser des questions ». Il décide pour la première fois de sa vie de partir – où ça ? N’importe où, donnez-moi un billet pour une destination quelconque. Mais il y a « toujours un problème », le vol est annulé, les pilotes en grève, et puis pourquoi veut-il partir alors qu’on est « si bien chez soi ? ». Truman ne l’entend pas de cette oreille et s’empare d’une embarcation pour traverser ce qu’il croit être la mer et finit par s’écraser contre le faux horizon qui n’est qu’un mur de studio. Le tout avec des larmes et des violons parce qu’on est à Hollywood, malgré tout. Et à un degré ou un autre, nous sommes tous des Truman Burbank.

Indicateurs de la malinformation : les ruptures narratives et les comportements atypiques.

Toute la profession vous le dira : il faut parler des trains qui déraillent et pas des trains qui arrivent à l’heure et sans encombre. C’est pratiquement leur raison d’être, leur définition résumée de l’information. Il y a d’autres exemples, tout aussi « incontournables » : l’équité dans le temps de parole lors des débats, la neutralité du journaliste, etc. (et bla bla bla). Autant de leitmotivs répétés en boucle dans toutes les rédactions et dans toutes leurs réponses aux lecteurs en colère. La profession serait donc guidée par des « lois du métier », des « comportements types » qui s’appliqueraient « en toutes circonstances » et en dehors de toute considération personnelle, partisane ou idéologique. Admettons.
Mais tout mensonge finit à la longue par se heurter au mur de la vérité. Pour maintenir le cours du mensonge, il faut donc effectuer un détour, une entorse aux « lois du métier » susmentionnés car si elles étaient réellement appliquées, elles finiraient par révéler la supercherie, forcément. Et nous avons vu qu’un mensonge est plus facile à énoncer qu’une vérité. Il se trouve aussi qu’il est plus facile de détecter un mensonge que de trouver la vérité.
Prenons l’exemple des astrophysiciens qui ne peuvent pas voir les trous noirs dans l’univers mais détectent leur présence par le comportement « inhabituel » des corps célestes environnants. Les « trous noirs » de la mal-information sont généralement invisibles - à moins d’être soi-même bien informé sur le sujet traité - mais sont néanmoins signalés par un comportement « anormal » du corps médiatique. Et ces anomalies sont comme les ennuis et les trous noirs : plus on en cherche et plus on en trouve.
J’ai assez empiriquement classé ces « anomalies » en deux catégories : les comportements atypiques et les ruptures narratives.
Comportements atypiques :
Les comportements atypiques désignent les violations des « lois du métier » par le métier lui-même. Violations qui ne s’expliqueraient pas sans une volonté, consciente ou non, de manoeuvrer pour éviter le fameux mur des réalités. Les comportements atypiques se détectent en se posant une question relativement simple : « Si j’étais réellement un journaliste mû par la volonté d’informer, à la recherche des trains qui déraillent et de l’exceptionnel, guidé par mon seul souci d’objectivité et ma déontologie, comment procéderais-je ? ». A chaque fois, je suis sidéré par l’écart entre les professions de foi et certaines réalités.
Voici quelques exemples de comportements atypiques :
  • Si vous faites référence à une source d’information telle que la radio/télévision iranienne, ou syrienne (en fait n’importe quelle source située en périphérie), la réaction systématique est de mettre en doute la fiabilité ou l’objectivité de la source. Une mise en doute qui sera accompagnée par une « explication » de qui est derrière la source en question - mise en doute et questionnement qui ne sont jamais formulés lorsqu’il s’agit d’un média dominant. Alors, voici en guise de petite illustration une question simple à tous les lecteurs : comment s’appelle le rédacteur en chef du journal télévisé de la première chaîne française ?
  • Si on vous mentionnait le procès le plus long de toute l’histoire des Etats-Unis, un procès qui a mobilisé un casting digne d’un blockbuster hollywoodien (des amiraux, des généraux, des dignitaires, accompagné de motions adoptées par des Assemblées nationales de plusieurs pays, des interventions de chefs d’état, des ténors du barreau US, et même des prix Nobel...), on serait en droit de penser qu’il aurait fait ad minima l’objet de nombreux articles et commentaires « par simple curiosité ». Ce fut exactement le contraire. Le procès est celui des cinq cubains condamnés aux Etats-Unis à d’absurdes peines (double peine de prison à vie « plus » 15 ans....) pour avoir combattu le terrorisme. Absurde et révoltant. Le comportement atypique ici consiste à éviter une information « à sensation » alors que la tendance naturelle des médias est de se tourner vers le sensationnel. Le fait qu’ils ne suivent plus leur comportement habituel signale la présence d’un trou noir informationnel.
  • Qui a déjà entendu parler un représentant de la résistance Irakienne ? Les médias ont pris totalement fait et cause pour les envahisseurs, jetant par-dessus bord le moindre semblant de l’objectivité dont ils se gaussent. Le comportement atypique ici est simplement la violation flagrante et ouverte de leur soi-disant « neutralité de journaliste ».
  • Si l’on vous disait que le président des Etats-Unis en exercice à l’époque avait fait un discours sur la nécessité de combattre sans pitié le terrorisme, et que sur le podium des personnalités invités se trouvait un personnage justement condamné par la justice US pour actes de terrorisme, on serait en droit de penser que les médias relèveraient l’étrange contradiction. Mais pas un mot. Le président en question était George W. Bush et le terroriste s’appelait Aquino.
  • Le plus grand attentat de l’histoire a été moins enquêté que les frasques de DSK. Le comportement atypique ici est de traiter en mode « mineur » un événement « majeur » et inversement.
  • Très récemment, le magazine Le Point a admis (avoué) dans un article laconique qu’Amadinejad n’avait effectivement jamais dit qu’il voulait « rayer Israël de la carte ». Après des années de matraquage et de citations hasardeuses, on aurait pu s’attendre à un examen de conscience ou une remise en cause style « Faux charnier de Timisoara ». Que nenni. Le magazine, après des années de désinformation continue, prétend avec tranquillité et aplomb nous « informer » (de ce que nous savions déjà en réalité).
  • Le centre de torture US de Guantanamo. Ici, l’horreur de la situation est traitée avec une décontraction inouïe, en totale contradiction avec les supposés attachements aux droits de l’homme. Est-il réellement nécessaire de s’étendre ? Ah... si ce centre avait été Russe, Chinois, Iranien ou Cubain...
Ruptures narratives :
Les ruptures narratives sont des contradictions, des absurdités, des changements brutaux de ligne sans explication... Comme un navire qui changerait subtilement de cap en faisant semblant de suivre la même route. Les ruptures narratives sont plutôt difficiles à détecter lorsqu’on est « accroché aux infos », avec l’esprit sans cesse bombardé par de nouvelles informations qui chassent les précédentes – et dont la plupart sont totalement inutiles à notre compréhension, ou totalement incompréhensibles, ce qui revient presque au même.
Sans surprise, c’est lorsqu’on se désintoxique des médias, en prenant une sérieuse distance que les ruptures narratives deviennent cruellement évidentes. Eteignez la télévision pendant un mois ou deux puis revenez-y, vous comprendrez...
Voici quelques exemples de ruptures narratives :
  • Où est passé le fameux trou dans la couche d’ozone ? Vous savez, celui qui annonçait la fin du monde. Disparu, résorbé ou finalement on s’en fiche ?
  • Après un an d’informations sur le printemps de jasmin en Tunisie, les médias nous ont appris la victoire d’un parti dont on n’avait jamais entendu parler auparavant. C’est vous dire si leurs analyses avaient du sens. Le consommateur inattentif pensera simplement qu’il en avait entendu parler mais ne s’en souvenait plus. La rupture narrative ici consiste à ne pas feindre la surprise et de mentionner le parti vainqueur des élections comme si de rien n’était...
  • Les Taliban en Afghanistan, à l’époque de l’occupation soviétique, étaient décrits comme des combattants de la liberté (décidément un terme très en vogue). Les mêmes sont désormais présentés comme des abominations. Une rupture narrative des plus classiques.
  • Lors de l’annonce en 2008 à Cuba du « licenciement » de « centaines de milliers de travailleurs » du secteur public, les médias ont trompeté la « fin d’un modèle ». Deux ans plus tard, on attend toujours les images de foules en guenilles abandonnés à leur sort et errant dans les rues de La Havane.
Les ruptures narratives et les comportements atypiques partagent les caractéristiques suivantes, ce qui permet aussi de les reconnaître :
  • Ils font l’objet d’un non-dit, même lorsqu’ils sont évidents. C’est pour cela qu’on ne les confondra pas avec « un changement de version » ou un démenti qui sera toujours intégré (récupéré) dans la narrative standard. Le cas typique est « Nous nous sommes trompés, nous le reconnaissons, vous pouvez donc encore nous faire confiance ». Les véritables ruptures narratives et comportements atypiques ne sont jamais annoncés.
  • Ils ne sont jamais reconnus comme tels. Si vous en pointez un du doigt, ils préféreront hausser les épaules ou faire semblant de ne pas comprendre. D’ailleurs, souvent ils ne comprennent pas. Au mieux, vous aurez comme réponse un « Ah, mais, c’est pas pareil ». Les véritables ruptures narratives et comportements atypiques ne sont jamais reconnus
  • Ils sont partagés par l’ensemble de la profession, révélant ainsi des affinités idéologiques profondes.
  • Ils sont indispensables pour préserver la construction narrative qui, sans eux, s’effondrerait.

Médias alternatifs et Internet : une histoire d’amour ou de haine ?

L’assimilation entre Internet et média alternatif est courante. Probablement parce qu’effectivement, pour de simples raisons de moyens matériels, la plupart des médias alternatifs se trouvent sur Internet. Mais cette assimilation est trompeuse et confond le fond et la forme. Il existe des médias réellement alternatifs sur papier (Fakir, Le Sarkophage) comme il existe des médias dominants sur Internet (Rue89.com, par exemple).
Alors à quoi reconnaît-on un « média alternatif » ? Le premier signe de reconnaissance d’un média authentiquement alternatif est sa capacité à déceler et dénoncer les comportements atypiques et les ruptures narratives dominants, pour tenter de rétablir une courbe de raisonnement ininterrompu et cohérent. Le deuxième est un rapport à l’information qui, contrairement à la propagande véhiculée par les « grands » médias, est quasi-sacré. Un troisième pourrait être le refus du « deux poids deux mesures ».

Et l’internet dans tout ça ?

Panacée pour les uns, malédiction pour les autres. Oui, je sais, le printemps arabe, Facebook, Twitter et bla bla et bla. Je n’en crois pas un mot.
Dans l’exemple de l’Egype, je me suis demandé combien de gens avaient Facebook, Twitter et bla bla bla. Les chiffres trouvés sur des services spécialisés sont de l’ordre de grandeur suivants : 20 000 comptes Twitter et 1 million de comptes Facebook. Et « comptes » ne veut pas dire « utilisateurs actifs ». Et « utilisateurs actifs » ne veut pas dire « opposants ». Et « opposants » ne veut pas dire « militants actifs ». Alors, que reste-t-il pour un pays de plus de 80 millions d’habitants ? Pas grand’ chose en réalité, sinon un autre fantasme de geek et une nouvelle légende urbaine.
Lors d’une interview, Julian Assange, fondateur de Wikileaks, avait abordé ce thème. Il avait expliqué comment les mots d’ordre de la révolution égyptienne avaient été consignés dans un livret qui circulait sous le manteau via le réseau des clubs de football. En première et dernière page de ce manuel, on pouvait lire l’avertissement de ne pas utiliser Facebook ou Twitter, trop facilement infiltrables et manipulables. J’ai observé des nuits entières le déroulement des événements place Tahrir. J’ai été très attentif à certains détails. Comment, par exemple, les groupes qui défendaient la place et les immeubles environnants réussissaient à se protéger des infiltrations et provocations. Tout simplement parce qu’ils se connaissaient entre eux. Ou parce qu’untel connaissait untel qui connaissait untel. Pas vraiment un système à toute épreuve, j’en conviens, mais on en reparlera le jour où votre vie dépendra de la confiance accordée à un pseudo rencontré sur Facebook. Et, dernière puce à l’oreille : l’hommage appuyé d’un personnage aussi grotesque que Hillary Clinton à Facebook, Twitter et bla bla bla et leurs « cyber-révolutions ». Lorsque quelqu’un comme Hillary Clinton m’indique un chemin à suivre, j’ai tendance à faire demi-tour.
Si l’Internet avait réellement l’importance que d’aucuns semblent lui accorder, il me paraît évident que George Bush, Tony Blair et même Obama seraient en prison, que Guantanamo serait fermé, que Gaza serait libéré, que Sarkozy serait en fuite, que les banques seraient nationalisées, que le Parti Socialiste français serait redevenu un groupuscule. Car les camarades semblent avoir oublié un détail : si l’Internet nous aurait bien servi, figurez-vous que l’ennemi s’en sert aussi bien, sinon mieux. Où est le progrès ? Je veux dire, concrètement ?
Il me semble que l’Internet n’a de sens que pour ceux qui ont déjà une expérience en dehors de celui-ci, c’est-à-dire dans les cas où l’Internet n’est qu’un outil complémentaire, un facilitateur, et non une source en elle-même. La cacophonie ambiante, la multiplicité des blogs, du chacun pour soi et chacun son site, la diffusion d’une chose et son contraire, la multiplication des faux-nez, de pseudos-ci et des pseudos-ça, les trolls dans les forums (genre « J’ai vécu 10 ans en Syrie, et je peux vous dire que... » Signé : Blanche Neige), les lectures en diagonale, l’impatience devant un article trop long, le click trop facile et le butinage incessant... Le zapping à l’état pur.
Le fait est que la grande majorité de la population continue de « s’informer » via les médias dominants, y compris dans leurs versions internet où l’on retrouve les mêmes « ennemis de l’information », tout sourires et pas gênés plus que ça par notre présence.
On me rétorque souvent « sans Internet... ». Oui, mais sans Internet, nous aurions peut-être, et même probablement, mené d’autres combats, d’autres réflexions sur les médias. Nous aurions présenté d’autres exigences au lieu de déserter le champ de bataille et nous retrancher dans le virtuel.
Et je me demande même si, à force de trop de « révélations », parfois contradictoires, l’Internet n’aurait pas eu un effet démobilisateur, provoquant un sentiment de tâche insurmontable, une attitude de « à quoi bon ? ».

Médias alternatifs et Internet : forces et faiblesses

Tous les responsables de médias alternatifs vous le diront : les journalistes sont grosso modo des ignares, à quelques exceptions près. Lorsqu’on a soi-même subi la contrainte du temps qu’il a fallu pour connaître véritablement un sujet et qui leur fait justement défaut (alors même qu’ils sont sensés intervenir sur tout et n’importe quoi, sautant du coq à l’âne), comment s’en étonner ? Mais à les voir et les entendre, ils savent tout sur tout et finissent même par le croire.
Les médias alternatifs ont un sacré avantage sur eux : 1) Ils ont le temps. Le temps de choisir leurs sujets, de les étudier en profondeur, 2) Ils n’ont pas de comptes à rendre, pas de pressions à subir, pas de conformisme à suivre...
Ces avantages sont contrebalancés par l’absence de moyens. Et cette absence de moyens pose le problème des sources de l’information. En effet, nombre de médias alternatifs se cantonnent à « décortiquer » les informations véhiculées par les grands médias, à analyser leurs comportements atypiques et pointer du doigt les ruptures narratives. Un travail utile mais qui a ses limites car ils se retrouvent, malgré toute leur bonne volonté, à travailler sur un produit qui a déjà fait l’objet d’un filtrage par les grands médias. On peut toujours analyser le contenu d’une bouteille d’eau, il est plus difficile de remonter à la source, là où l’eau jaillit...
« Oui, mais sur place, il y aura un autre média alternatif qui... » Voire. Car comment savoir si ce média alternatif est plus fiable qu’un article de Libération ? Le coup de la fausse blogueuse syrienne et des faux-nez « anars et antifas » des réseaux Indymedia sont là pour nous rappeler tous les jours la fragilité de tout ce réseau « alternatif » informel et infiltrable à souhait...

La liberté de la presse (de faire ce que bon lui semble) contre notre droit d’être informés

« Seule la vérité est révolutionnaire »
Notre comportement vis-à-vis de l’information est déterminé par notre rapport à celle-ci. Pour certains, peut-être la majorité, ce rapport se résume à considérer l’information comme un « supermarché de faits » où l’on viendrait puiser des certitudes, ce qui en retour rétrécit le champ de réflexion. Petit à petit, le nombre « d’articles prélevés » diminue pour ne plus se résumer qu’à l’indispensable kit de survie. D’autres ont un rapport boulimique. L’un comme l’autre participent à la malinformation. Mais s’entendre dire qu’il faut réviser notre rapport à l’information, c’est comme s’entendre dire qu’il faudrait faire de la gym : on y pense, on se le promet, et les mois et les années passent tandis que dans les périphéries de notre perception, les dangers et les dégâts s’accumulent.
Personnellement, je ne reconnais aucun droit à aucun journaliste de « filtrer » l’information, et l’argument qui consiste à rétorquer « Allez consulter d’autres sources » ne me convient nullement. D’abord parce que les sources en question, si elles se multiplient dans la forme, se raréfient sur le fond. Ensuite parce que c’est faire peu de cas de mon « Droit à l’information ». Ce droit, je le revendique, je l’exige. Et aucun média ne saurait me convaincre qu’il faut faire avec ce que l’on a, pas plus qu’un boucher indélicat ne me convaincra qu’il me suffit de changer de boutique. De quel droit ? Et comment se sont-ils arrangés pour nous faire nous résigner à cet état de choses ?

Quelle est la gravité de la situation ?

Je vois partout et tous les jours des formes d’indécence s’étaler, des charlatanismes s’exprimer, des horreurs se banaliser.
Je vois des tas de magazines « sérieux » publier régulièrement une rubrique qui annonce votre avenir selon votre date de naissance. Je connais des ministres condamnés pour propos racistes. Je vis dans un pays qui voue un culte à Napoléon Bonaparte. Je vois les journalistes se montrer révérencieux envers George Bush et Tony Blair. J’entends des gens « cultivés » et « intelligents » prôner des « guerres humanitaires » - et je me demande ce qu’ils penseraient d’un nouveau concept de mon invention, celui de « torture thérapeutique »...
Voir couler plus d’encre sur une femme portant un voile que sur une bombe larguée sur elle au nom de la société succinctement décrite plus haut me donne envie de vomir.
L’absurdité de la situation et la pauvreté de notre perception sont telles que des lois sur les médias récemment adoptées en Amérique latine (toujours une longueur d’avance sur nous) visant à élargir les espaces de liberté, à donner de la substance à la liberté d’expression, sont fréquemment qualifiées ici – y compris par des militants de gauche – de lois « liberticides ». Est-il possible d’être plus « à côté de la plaque » que ça ?
Le combat des médias n’est pas un combat annexe : il est devenu le combat. Certains l’ont bien compris et n’hésitent pas à acheter un journal qui perd des millions d’euros par an. Se pose-t-on assez souvent la question de savoir pourquoi un capitaliste investirait des millions d’euros dans une affaire qui perd de l’argent alors que dans le même temps il n’hésitera pas à fermer une usine qui en gagne, mais pas assez ? Par amour de la démocratie et du pluralisme de la presse, peut-être ?
L’information est une forme d’éducation, elle forge notre vision du monde. Mais accepterions-nous que nos enfants à l’école soient éduqués par des enseignants sortis d’on ne sait où, formés dans des « écoles de journalisme » privées et indépendantes de toute tutelle, même mineure, indéboulonnables quel que soit leur degré d’incompétence ?
Est-il normal d’exiger le non-cumul des mandats d’un élu (qui, après tout, est élu) tout en acceptant sans broncher l’ubiquité des journalistes ? Est-il normal de limiter le nombre de réélections d’un élu (qui, après tout, est élu) tout en acceptant sans broncher de voir les mêmes têtes partout sur toutes les chaînes et radios pendant vingt ans et plus ? Est-il normal que le premier abruti venu muni d’une carte de presse puisse qualifier Chavez de dictateur dans un journal distribué gratuitement à des dizaines de milliers d’exemplaires ou sur un site Internet pseudo-alternatif ?
N’y aurait-il point de nom pour désigner un système où un pouvoir avant tout économique et commercial et non-élu supplanterait celui des représentants du peuple ?
Forts du leurre que constitue une certaine facilité sur Internet, nous avons de facto abandonné avec armes et bagages le champ de bataille des médias. Champ à partir duquel l’adversaire nous bombarde en toute... liberté.
Alors, si combat pour le pouvoir il doit y avoir, autant viser le véritable pouvoir. Car ce ne sera qu’à partir de ce moment-là, et de ce moment-là seulement, que nous pourrons dire que nous avons enfin tourné la page.
Viktor Dedaj
"J’aurais pu faire plus court, c’est vrai"

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lundi 2 juillet 2012

Le Tibet : Comment la Grande-Bretagne a créé la "QUESTION TIBETAINE"

Le « problème du Tibet » est ni plus ni moins qu'une question inventée par la Grande-Bretagne. Mais un mensonge mille fois répété finit par devenir crédible.
Le Tibet fait partie de la Chine, et le peuple tibétain est un membre important de la Nation chinoise. La soi-disant question tibétaine a été fabriquée dans le cadre des tentatives des agresseurs impérialistes pour dépecer la Chine. La Grande-Bretagne, par le biais de son implication continue, a à cet égard joué un rôle central.
Les troupes britanniques ont envahi le Tibet en 1888 et 1903, mais ont été à chaque fois repoussées par la résistance de l'armée tibétaine et des civils. Après leur échec pour transformer le Tibet en colonie par l'agression armée, les impérialistes britanniques ont commencé à apporter leur soutien aux séparatistes pro-impérialistes au Tibet, fomenté des activités ayant pour but de séparer le Tibet de la Chine et proclamé haut et fort l'« indépendance du Tibet ». En août 1907, la Grande-Bretagne et la Russie ont signé la Convention Anglo-Russe sur le Tibet. Aux termes de cette convention, la Grande-Bretagne prévoyait de transformer le Tibet en une « zone tampon » entre l'Inde et la Russie.
 
La Révolution de 1911 a renversé la dynastie des Qing (1644-1911). En 1913, le Gouvernement britannique a monté la Conférence de Simla pour inciter le représentant tibétain à proclamer pour la première fois le slogan de « l'indépendance du Tibet », prétention immédiatement rejetée par le représentant du Gouvernement central de la République de Chine. Le représentant britannique a ensuite présenté le soi-disant système du compromis, essayant de modifier la souveraineté de la Chine sur le Tibet en « suzeraineté » et de séparer le Tibet de l'autorité du Gouvernement chinois, sous prétexte d'« autonomie ». Sur instruction, le représentant du Gouvernement central chinois a refusé de signer la Convention de Simla et a fait une déclaration selon laquelle le Gouvernement de la Chine refusait de reconnaître ce genre d'accord ou de document.

A partir de 1947, avec l'indépendance de l'Inde, du Pakistan et d'autres nations de l'Asie du Sud-Est, l'empire colonial britannique a commencé à s'effondrer. En outre, reconnaissant le fait que la stature internationale de Grande-Bretagne déclinait, le Gouvernement britannique a commencé à adopter de nouvelles approches concernant le Tibet. Il a d'abord refusé de reconnaître la souveraineté de la Chine sur le Tibet et seulement reconnu que la Chine avait « une position particulière au Tibet ». Pendant de nombreuses années, la Grande-Bretagne est demeurée le seul grand pays occidental à ne pas reconnaître la souveraineté de la Chine sur le Tibet. Ensuite, elle a continué à encourager « l'indépendance ». Même après la libération pacifique du Tibet, le MI6 a envoyé des agents masqués sous l'apparence de voyageurs au Tibet. Londres est devenu le « camp de base » des organisations de soutien à l'« indépendance du Tibet ». Enfin, les politiciens britanniques n'ont jamais cessé de rencontrer le Dalaï-Lama. En 1991, le Premier Ministre d'alors, John Major, a rencontré le Dalaï-Lama, créant un précédent à suivre pour ses successeurs. Le 14 mai 2012, suivant cette soi-disant pratique commune, le Premier Ministre actuel, David Cameron, et le Vice-Premier ministre Nick Clegg ont une fois de plus rencontré le Dalaï-Lama à Londres.

Le « problème du Tibet » est ni plus ni moins qu'une question inventée par la Grande-Bretagne. Mais un mensonge mille fois répété finit par devenir crédible. C'est pourquoi il y a toujours une poignée de personnes qui pensent encore que le Tibet reste un « problème ».

Mais un mensonge est un mensonge. Le fait que le Tibet fait partie de la République Populaire de Chine ne pourra jamais être changé. La Grande-Bretagne ne pourra éviter l'isolement que si elle suit la tendance mondiale qui est de reconnaître et d'accepter ce fait. Fort heureusement, la Grande-Bretagne est progressivement en train de s'en rendre compte.

En octobre 2008, le Secrétaire au Foreign Office (service chargé des affaires étrangères au Gouvernement britannique) d'alors, David Miliband, a ainsi annoncé dans une déclaration écrite au Parlement britannique que la Grande-Bretagne ne soutenait pas « l'indépendance du Tibet », et que le Tibet faisait partie de la République Populaire de Chine.
 
Cette déclaration a résolu le dernier problème historique qui restait entre la Chine et la Grande-Bretagne. Pourtant, même ainsi, certaines personnes continuent de considérer cette décision tardive comme une perte majeure pour la Grande-Bretagne. Ces personnes doivent renoncer à leur mentalité coloniale et à leur arrogance impérialiste.
 
La Grande-Bretagne se doit de réfléchir sur son comportement et gagner la confiance du peuple chinois. Mais pour ce faire, il convient de prendre des mesures concrètes et d'envoyer les bons signaux. C'est alors seulement que le peuple chinois lui pardonnera ce qu'elle a fait au Tibet.
 
L'auteur, Chen Yanqi, est un universitaire spécialisé en relations internationales, à Beijing.
le Quotidien du Peuple en ligne

dimanche 1 juillet 2012

Colombie : Impérialisme et Violence

...la Colombie continue d’affronter une situation identique à celle du début du siècle. La question est de savoir si la Colombie va se ranger au côté des autres pays d’Amérique latine, en finir avec le militarisme impérial et emprunter un nouveau chemin de développement. Le moment est venu pour la Colombie de cesser d’être une « anomalie politique », de cesser d’être une cliente de l’impérialisme militaire. Les mouvements populaires colombiens, comme le démontre la « Marche Patriotique » sont prêts à faire leur propre révolution populaire, démocratique et anti-impérialiste, et à emprunter leur propre chemin vers le socialisme du 21ème siècle....
Article qui sera présenté à la conférence nationale “Multinationales, violence, liberté syndicale et démocratie en Colombie” organisée par le syndicat international SINALTRAINAL à l’occasion de son 30 ème anniversaire, le 26 juillet 2012, à l’Université Autonome de Colombie, Bogota. Traduit de l’anglais par Silvia Arana pour Rebelion. 
Introduction
L’intervention militaire des USA en Colombie constitue la guerre de contre-insurrection la plus longue dans l’histoire mondiale récente. Elle a commencé quand le Président Kennedy a créé en 1962 les « Bérets verts » et s’est intensifiée dans ce nouveau siècle avec le programme militaire de sept millions de dollars du Président Clinton (Plan Colombie) initié en 2001, qui aujourd’hui se poursuit avec Obama, et avec l’établissement de 7 nouvelles bases militaires. La guerre que les USA mènent en Colombie dure depuis 50 ans déjà. Dix présidents étasuniens, 5 démocrates et 5 républicains, libéraux et conservateurs, se sont succédés pour conduire en avant une des plus brutales guerres de contre-insurrection jamais enregistrée en Amérique Latine. En termes d’assassinats de civils, de syndicalistes et d’activistes, de droits humains, de déplacement de paysans, l’oligarchie, appuyée par les USA, détient le douteux privilège de figurer en tête de liste des gouvernements tyrans.
Pour comprendre la sanglante histoire de l’intervention impériale des USA en Colombie, il est nécessaire d’examiner différents aspects clés du récit dans un contexte historique comparatif, qui considère les spécificités de la classe dominante de Colombie et l’importance géopolitique stratégique du pays pour l’hégémonie des USA dans l’hémisphère Sud.
Colombie : une classe dominante en quête d’hégémonie
La violence est endémique dans une société régie par une classe dominante, fermée sur elle-même, depuis les partis politiques oligarchiques du 19ème siècle (et leurs factions rivales) - sévissant durant la majeure partie du 20ème siècle et jusqu’au 21ème siècle. La Colombie diffère de la majeure partie des pays américains dans lesquels, au début du 20ème siècle, se développa la représentation de divers partis d’une classe moyenne. Dans la période postérieure à la Première Guerre Mondiale, particulièrement durant la dépression des années 30, surgissent en Amérique Latine des partis socialistes, communistes et national-populistes semblables au régime du type front populaire. Cependant la Colombie resta figée dans le passé d’un système politique fermé, dominé par deux partis de l’oligarchie, en compétition avec des balles et des votes.
Dans la période immédiatement postérieure à la seconde guerre mondiale émergea la figure nationaliste et populaire de Jorge Eliécer Gaitan, qui fut assassiné, et le pays entra dans une période de bain de sang appelée « la Violence » qui toucha toute la société. Des factions de l’oligarchie conservatrice et libérale financèrent des bandes armées pour assassiner les uns et les autres, le résultat fut de 300 000 morts. Les oligarques terminèrent la guerre en signant un accord d’alternance au gouvernement, le dit « front National » qui consolida plus que jamais le pouvoir empêchant qu’aucun nouveau mouvement politique n’obtienne la moindre représentation significative.
Y compris lorsqu’émergea une pseudo alternative, sous la direction du populiste de droite Rojas Pinilla, les masses urbaines et les pauvres des campagnes furent soumis par les armées privées des propriétaires terriens pendant que le mouvement ouvrier urbain était brutalement réprimé par les militaires et la police. Les dissidents démocrates intégraient en général une faction du parti libéral, pendant que les activistes ouvriers se regroupaient autours des syndicats militants et des partis communistes ou de petits partis socialistes clandestins ou semis légaux.
La guerre froide et la pénétration impérialiste des Etats-Unis
Avec le commencement de la guerre froide, Washington trouva dans l’alliance oligarchique bipartite un complice fort bien disposé, spécialement depuis l’élimination de Gaitan et la sauvage répression des militants syndicalistes qui travaillaient dans les complexes agricoles contrôlés par les Etats-Unis. Commençant par les accords militaires bilatéraux et multilatéraux de principes des années 50, la politique colombienne resta figée dans un schéma de subordination et de collaboration avec Washington, pendant que les USA étendaient leur pouvoir impérial depuis l’Amérique Centrale et les Caraïbes vers le reste de l’Amérique Latine.
Les similitudes entre les systèmes politiques bipartis de Colombie et des Etats-Unis et l’exclusion de quelque opposition effective, que ce soit dans les deux pays, facilita la continuité et la collaboration. Le résultat fut que l’oligarchie colombienne n’eut pas à affronter les défis qui surgirent ici et là en Argentine, Brésil, Chili et Uruguay.
La révolution cubaine et l’alliance Etats-Unis-Colombie
La Révolution Cubaine, en particulier la transition vers le socialisme et la multiplication de mouvements guérilléros en Amérique Latine, marqueront un point d’inflexion dans les relations entre les USA et la Colombie, la Colombie se transforma en un pays central pour la stratégie contre-révolutionnaire de Washington. Ce fut comme un laboratoire des USA dans la lutte contre l’essor révolutionnaire des années 60.
La Colombie fut une espèce de trampoline duquel Washington lança une contre-offensive consolidant des régimes militaires pour établir un empire de pays dépendants – clients ouverts aux intérêts économiques des USA et obéissant aux diktats de la politique extérieure de Washington.
Impérialisme étasunien et nationalisme latino-américain : Impositions et adaptations
L’empire étasunien ne surgit-il pas complètement formé à partir de la fin de la seconde guerre mondiale ? Il dut se confronter et vaincre de nombreux obstacles et défis internes et externes. A l’intérieur, à la fin de la seconde guerre mondiale, après cinq années de guerre, la majorité des citoyens des Etats-Unis exigèrent une démobilisation militaire (1945 – 1947) ce qui affaiblit la capacité d’intervention contre les nouveaux gouvernements progressistes au Guatemala, au Chili et dans d’autres pays. Cependant, avec la guerre froide et la « guerre chaude » en Corée, les USA se réarmèrent et se lancèrent en quête de l’hégémonie mondiale. Les gouvernements progressistes et leurs leaders furent expulsés du pouvoir et emprisonnés au Venezuela, au Guatemala, au Chili. Tout au long des années 50 Washington soutint la première (mais non la seule) « Ere de dictatures et de Marché Libre ». Parmi elles, étaient inclus les régimes d’Odria au Pérou, de Perez Jimenez au Venezuela, de Ospina y Gomez en Colombie, de Trujillo en République Dominicaine, de Duvalier en Haïti, de Armas au Guatemala et de Batista à Cuba.
Entre 1948 et 1960 l’empire étasunien dépendit complètement de la force brutale des dictatures et de la complicité des oligarchies agro-minières locales pour établir sa domination.
L’empire fondé dans les dictatures de droite, ne dura qu’une décennie. Initiée avec la victoire du Mouvement du 26 juillet à Cuba, commença une décade (1960-1970) d’insurrections révolutionnaires qui, sur tout le continent, défièrent le pouvoir impérial et les collaborateurs-clients de l’Empire.
L’impérialisme US, face à la disparition de ses clients dictatoriaux, se vit forcé de s’adapter à la nouvelle configuration de forces composées de partis électoraux réformistes de classe moyenne, à une nouvelles génération de radicaux et à un mouvement révolutionnaire composé d’intellectuels, de paysans et d’ouvriers inspirés par l’exemple de Cuba.
En 1962 Washington lança une nouvelle initiative stratégique appelée « Alliance pour le Progrès » (AP) pour créer la division entre les réformistes et les révolutionnaires : l’AP promettait aux régimes réformistes de classe moyenne autant une aide économique que des conseillers militaires, des armes et des forces spéciales pour détruire l’insurrection révolutionnaire. C’est dire, la violence impériale se fit plus sélective : elle était dirigée vers les mouvements révolutionnaires indépendants et englobait une meilleure participation militaire directe dans les programmes de contre-insurrection des régimes sortis des urnes.
L’exception de la Colombie : Répression avec réforme
A côté du reste de l’Amérique latine où les réformes agraires, démocratiques et nationalistes se poursuivaient, de pair avec les programmes de contre-insurrection (Chili, Equateur, Pérou, Brésil et Venezuela), en Colombie, l’oligarchie restait au pouvoir, bloquant le surgissement d’une alternative réformiste-démocratique et dépendait complètement d’une stratégie de militarisation totale et de polarisation politique entre révolution et réaction.
En Colombie, l’impérialisme étasunien n’eut pas à choisir entre un régime réformiste de classe moyenne et un mouvement révolutionnaire parce que le système oligarchique biparti dominait l’arène électorale. Les USA ne devaient pas y combiner la « carotte et le bâton » mais pouvait concentrer tous leurs efforts pour consolider le pouvoir militaire de l’oligarchie dominante.
La classe dominante colombienne écarta toute forme de réforme agraire à la différence du Chili, du Pérou et de l’Equateur pour la simple raison qu’elle était l’élite des propriétaires terriens. L’oligarchie colombienne ne subit aucune pression du nationalisme militaire pour nationaliser les industries stratégiques, comme en Bolivie (étain et gaz) ou au Pérou (pétrole et cuivre) parce que les militaires étaient sous le commandement des USA et étroitement liés à la narco-bourgeoisie émergente.
Jusqu’à la fin des années 60, la Colombie se convertit en pièce clé (le « modèle ») de la politique des USA pour l’Amérique Latine. La région passa du réformisme au nationalisme radical et au socialisme démocratique, au début des années 70, principalement dans les pays andins et les Caraïbes.
La Colombie était l’anomalie dans la région andine gouvernée par des nationalistes comme Guillaume Rodriguez en Equateur, Juan Velasco au Pérou, J.J. Torres en Bolivie et des socialistes démocratiques comme Salvador Allende au Chili. La classe gouvernante colombienne fonctionnait comme le « contrepoint » des USA dans le lancement de sa seconde et plus brutale contre-révolution qui commença avec le coup d’état au Brésil en 1964.
Par la suite, les USA envahirent et occupèrent la république dominicaine en 1965/66 et appuyèrent le renversement d’Allende, de Rodriguez, de Torres et de Velasco Alvararado dans les pays andins. Après cela, les USA appuieront les coups d’état militaires en Argentine (1976) et en Uruguay (1972).
Le Pentagone organisa des escadrons de la mort mercenaires au Salvador et au Guatemala, tuant près de 300 000 mille paysans, ouvriers, indigènes, professeurs et autres personnes. Les USA organisèrent depuis le Honduras une armée mercenaire (« les Contras ») pour détruire la révolution sandiniste au Nicaragua.
La classe gouvernante de Colombie, avec l’appui des experts en contre-insurrection des USA et d’Israël, essaya de suivre la direction contre-révolutionnaire des USA en s’engageant dans une politique de « terre brûlée » pour vaincre l’insurrection populaire. Mais les narco-présidents Turbay, Betancur, Barco, Gaviria et Samper n’obtinrent que des succès limités – ils détruirent l’Union Patriotique, une organisation légale et populaire, mais cela eu pour conséquence d’augmenter la taille, la portée et le nombre de membres de l’insurrection armée.
La seconde vague de « Dictateurs et Libre Marché » (1970-1980) – incluant Pinochet (Chili), Videla (Argentine), et Alvarez (Uruguay) – réussirent à contenir la pression populaire et à affronter les crises insolubles causées par la dette externe aux débuts des années 80. Une fois de plus, l’impérialisme US affrontait un défi et une alternative : ou bien continuer avec les dictateurs et la crise financière aigüe, ou bien instrumentaliser une « transition démocratique » qui permette de préserver l’état et une économie néolibérale.
L’Âge d’or de l’impérialisme… Néolibéralisme et élections 1990-2000 (sauf la Colombie)
La décade des années 90 fut le témoin des plus grands pillages des économies latino-américaines depuis l’époque de Pizarro et Cortès. Les présidents Menem en Argentine, Salinas y Zedillo au Mexique, Cardoso au Brésil, Sanchez de Losada en Bolivie et Fujimori au Pérou, privatisèrent et dénationalisèrent – en général via des décrets présidentiels – plus de cinq mille entreprises, mines, ressources énergétiques, banques et réseaux de télécommunications appartenant à l’état et évalués à plus de mille milliards de dollars. Dans la décade de 1990, plus de 900 mille millions de dollars sortirent d’Amérique Latine sous forme de bénéfices, royalties et paiements d’intérêts à des corporations multinationales, des banques et des spéculateurs. En Colombie, le narcotrafic se convertit en source de revenu principale pendant que l’oligarchie traditionnelle s’unit à la narco-bourgeoisie dans le blanchiment de mille millions de dollars, via des comptes « correspondants » dans les principales banques des USA à Miami, Wall Street, et Los Angeles.
La transition des dictatures militaires vers les systèmes néolibéraux autoritaires élus par votes, en Colombie, fut la transition d’un état oligarchique à un narco-état. Les escadrons de la mort paramilitaires et les militaires pillèrent des millions de paysans et affrontèrent l’insurrection armée. Il n’y eut aucune « transition démocratique », l’opposition démocratique fut assassinée. Entre 1984 et 1990 plus de 5000 membres de l’Union Patriotiques furent assassinés.
Les impérialistes des USA considérèrent le néolibéralisme latino-américain des années 90 comme le « modèle » de l’expansion à l’échelle mondiale. La formule consistait à combiner le pillage avec la privatisation en Amérique latine et l’appropriation militaire en Colombie.
La crise du modèle militariste-libéral de l’Empire : 2000 – 2012
Les bases de la suprématie impériale des USA en Amérique Latine furent construites en leur totalité sur un ciment fragile : pillage et corruption, conduisant à une profonde polarisation de classe et une crise économique qui culmina avec les insurrections populaires qui renversèrent les régimes soutenus par les USA en Argentine, en Bolivie et en Equateur. Au Brésil, en Uruguay, et au Venezuela, les présidents néo-libéraux et les gouvernements furent vaincus par des partis de centre-gauche et des partis national-populistes.
En Colombie, le rejet massif du gouvernement néo-libéral et narco-bourgeois s’exprima à travers l’abstention électorale massive (autour des 75 %), la croissance exponentielle de l’influence et de la présence de l’insurrection armée dans plus d’un tiers des municipalités, et le retrait tactique du président Pastrana qui accepta une zone démilitarisée pour la paix directe dans des négociations avec les FARC-EP.
Les bases du domaine impérial des USA, construites sur le collaborationnisme des régimes néolibéraux- clients, s’effondrèrent. Entre 2000 et 2005 les mouvements populaires sociaux mirent en échec le coup d’état contre-révolutionnaire contre Chavez et le chômage patronal (“lock-out”) au Venezuela (2002- 2003). Un président Chavez victorieux accéléra et radicalisa le processus de changement socio-économique et approfondit la politique extérieure anti-impérialiste du Venezuela. L’Argentine, le Brésil et l’Uruguay rejetèrent les accords de libre-échange des USA.
Une fois de plus, la Colombie alla à l’encontre de la vague progressiste de la région. La narco-bourgeoisie et l’oligarchie optèrent pour la militarisation totale afin de bloquer le surgissement des mouvements populaires démocratiques présents dans le reste de l’Amérique Latine. La réponse de la Colombie-USA à la révolution démocratique dans la région fut le « plan Colombie » financé par les gouvernements des USA, de Colombie et l’Union Européenne.
Plan Colombie : La réponse impérialiste au mouvement démocratique en Amérique Latine
Le Plan Colombie fut la réponse des USA à la propagation de la révolution démocratique au travers de l’Amérique Latine. Il représente le plus grand programme d’assistance militaire des USA dans toute la région et fut conçu pour accomplir divers objectifs stratégiques :
1. Ecarter la Colombie de la contagion de la révolution anti-néolibérale qui affaiblit l’accord de Libre Echange des Amériques proposé par les USA,
2. Développer la capacité de la Colombie à faire pression et menacer le gouvernement anti-impérialiste du Venezuela, et fournir aux USA de multiples bases militaires à partir desquelles lancer une intervention directe au Venezuela, au cas où se produirait un coup d’état « interne ».
3. Il comporte d’importantes fonctions politiques et économiques de caractère interne. Il fut conçu pour militariser la société et vider les campagnes : 300 000 soldats auxquelles se joignent 30 000 paramilitaires des escadrons de la mort ont forcé des millions de personnes à abandonner les territoires contrôlés par la guérilla. Les guérilleros perdirent les ressources de renseignement et d’appui logistique mais gagnèrent de nouvelles recrues. Comme résultat de la politique de la « terre brûlée » de Uribe/Santos et de la violence massive, de nouveaux secteurs économiques, essentiellement miniers, pétroliers et agro-industriels firent l’objet d’investissements étrangers, établissant les bases en 2012 pour l’accord de libre-échange signé par Obama et par Santos.
4. Il y a une connexion directe entre le Plan Colombie (2001), la militarisation de l’Etat, la répression indiscriminée et la dépossession (2002 – 2011), l’approfondissement de la libération néo-libérale et l’accord de libre-échange de 2012.
5. La Colombie a un rôle géostratégique dans la militarisation de l’empire US.
Au Moyen Orient, dans le Sud Asiatique et en Afrique du Nord, les USA ont usé du prétexte de la « guerre contre le terrorisme » pour envahir et établir un empire de bases militaires en alliance avec Israël et l’OTAN. En Amérique Latine, les USA font alliance avec la Colombie et le Mexique sous le prétexte de la guerre contre la drogue, ils ont construit des bases impériales en Amérique Centrale et dans les Caraïbes, et de manière croissante, dans le reste de l’Amérique Latine. Actuellement, les USA disposent de bases militaires en Colombie (8), Aruba, Costa-Rica, Guantanamo (Cuba), Curaçao, El Salvador, au Honduras (3), Haïti, Panama, Paraguay, Pérou, en République Dominicaine et Porto-Rico (plusieurs).
USA : un empire militarisé.
A cause du déclin relatif du pouvoir économique des USA et de l’augmentation du militarisme, aujourd’hui, l’impérialisme US est en grande partie un empire militaire en guerre perpétuelle. Les liens étroits de Washington avec la Colombie reflètent la similitude de caractéristiques structurelles de l’Etat, fortement dirigées vers les institutions militaires et de l’économie orientée vers des politiques néolibérales et de libre marché.
Une fois de plus, la Colombie représente une anomalie en Amérique latine. Cela fait presque 10 ans que l’Amérique Latine a rejeté le néolibéralisme et 8 années depuis que les gouvernements de centre-gauche ont rejeté un accord de libre-échange avec les USA. La Colombie sous la direction de Uribe-Santos a accepté le néo-libéralisme et un accord de libre-échange avec Washington.
Pour faire front à deux initiatives principales du Venezuela, le plan Caraïbe et l’ALBA, qui défient l’hégémonie US dans les Caraïbes et la région Andine, Washington a resserré ses liens avec la Colombie au moyen du traité de libre-échange.
Conclusion
L’empire US dépend de régimes collaborationnistes dans le monde entier pour défendre sa domination militaire. En Amérique Latine, la Colombie est son alliée principale et la plus active, spécialement dans la région des Caraïbes et de l’Amérique Centrale.
De même que les USA, l’Etat colombien militarisé ne s’emboite pas avec la situation en Amérique latine. Les USA manquent de nouvelles initiatives économiques pour les offrir à l’Amérique Latine, ils ont perdu une influence significative alors que se produit une diminution des échanges commerciaux, des investissements et de leur participation dans le marché. Parce que la Colombie, en tant qu’état néolibéral militarisé, complémente le projet global des USA, elle s’est convertie en un réceptacle spécial de l’aide militaire massive des USA, précisément pour éviter que s’unisse à nouveau le bloc d’états indépendants progressistes et que cela ne génère un plus grand isolement de Washington.
La dépendance colombienne croissante d’avec l’économie des USA, à travers l’accord de libre-échange, signifie le sacrifice d’un grand secteur de production agricole et des manufactures afin d’augmenter les opportunités pour l’oligarchie, et pour les investisseurs étrangers en minerais, pétrole et finances. L’accord de libre-échange augmenta les opportunités de la bourgeoisie narcotrafiquante qui blanchit plus de 20 mille millions de dollars annuels en bénéfice de la drogue, à travers les principales banques des USA et de l’Union Européenne.
La Colombie est « l’Etat modèle » de l’Empire US en Amérique Latine. C’est un pays gouverné par une triple alliance de la narco-oligarchie, la bourgeoisie néolibérale et des militaires. Le régime de Santos dépend toujours d’avantage de l’afflux de capitaux étrangers, orientés vers la production destinée aux marchés extérieurs. Les dépenses militaires, la terreur sans discrimination du régime d’Uribe, l’isolement politique des pouvoirs économiques régionaux (Venezuela, Brésil, Argentine) et les limitations d’une économie US stagnante, furent de sérieux obstacles pour le modèle néolibéral. Le président Santos essaye de réconcilier ces contradictions internes. Santos a remplacé la terreur indiscriminée par les assassinats sélectifs d’activistes clés des syndicats et des mouvements sociaux et de droits humains. Il s’est concentré vers un choix de politique électoraliste et une direction des activités des paramilitaires d’élimination des opposants populaires, dans les nouvelles régions minières et d’investissements. Il a combiné la signature d’accords économiques importants avec le Venezuela avec l’approfondissement des liens militaires avec les USA.
Les accords de Santos avec la Maison Blanche, et la stratégie de diversification de la dépendance et de libre marché, s’appuient sur un ciment d’économie locale et globale très fragile. La répression de la dissidence, les impôts régressifs, la dépréciation des standards de vie, les millions de dépossédés ruraux ont conduit à une grande augmentation des inégalités, à réprimer la demande massive et a une pression populaire croissante. Les compromis militaires avec les USA portent préjudice aux efforts commerciaux de la Colombie pour prendre place dans les marchés régionaux. L’économie des USA est stagnante : les USA sont en récession et les pronostics pour 2012 ne sont pas encourageants, spécialement pour une économie ouverte comme l’économie Colombienne.
Avec le début du 21ème siècle, les pays d’Amérique Latine affrontent une situation similaire : crise des régimes néolibéraux, décadence de l’économie des USA, et une classe gouvernante incapable de croître vers l’extérieur et de développer un marché interne. Ce qui a pour résultat de produire des révolutions démocratiques qui conduisent à la rupture partielle avec l’hégémonie US et le néolibéralisme. Une décennie plus tard, la Colombie continue d’affronter une situation identique à celle du début du siècle. La question est de savoir si la Colombie va se ranger au côté des autres pays d’Amérique latine, en finir avec le militarisme impérial et emprunter un nouveau chemin de développement. Le moment est venu pour la Colombie de cesser d’être une « anomalie politique », de cesser d’être une cliente de l’impérialisme militaire. Les mouvements populaires colombiens, comme le démontre la « Marche Patriotique » sont prêts à faire leur propre révolution populaire, démocratique et anti-impérialiste, et à emprunter leur propre chemin vers le socialisme du 21ème siècle.
James Petras
http://petras.lahaine.org/?p=1900
Traduction de l’espagnol : Anne Wolff http://les-etats-d-anne.over-blog.com/article-imperialisme-e...
URL de cet article 17110 http://www.legrandsoir.info/imperialisme-et-violence-en-colombie.html

L'auto-immolation comme protestation politique : L'auto-immolation de Ryszard Siwiec d'après le témoignage de Grażyna Niezgoda

« Le ciel restait bleu, la musique continuait de jouer. Je me souviens des colombes. Tout est revenu à la normale. »

Auto-immolation de Ryszard Siwiec le 8 Septembre 1968 à Varsovie en Pologne
En 2005, le sociologue anglais Michael Biggs a publié une analyse détaillée sur l'auto-immolation en tant que protestation politique radicale. Sa recherche commence le 11 juin 1963, le jour de l'auto-immolation de Thich Quang Duc, le premier moine bouddhiste à protester de cette façon choquante contre le régime politique au Sud-Viêt Nam. Au bout de deux mois, d’autres personnes à Saïgon ont suivi son exemple, y compris une religieuse de vingt ans. Les bouddhistes proclamaient qu'ils essayaient de toucher le cœur de leurs ennemis afin de les amener à respecter la tolérance religieuse. Ils prenaient soin de toujours décrire leur acte comme un sacrifice altruiste. D’après le scientifique français Martin Monestier, il est possible de percevoir de telles protestations comme logiques et bien raisonnées, parce qu'elles visent à provoquer une vague d’indignation, à retourner le public contre son adversaire et à forcer ce dernier à adopter les mesures revendiquées.
Toutefois, l'auto-immolation en tant que protestation politique peut aussi être rejetée par le public, traditionnellement à cause des interprétations religieuses ou culturelles du suicide. Il arrive assez fréquemment qu'apparaissent des imitations de cette protestation qui trouvent leurs origines dans des problèmes personnels ou psychologiques.
La dimension publique et médiatique de ces événements étant essentielle, les auto-immolations se déroulaient souvent sur des places animées ou dans des lieux symboliques. Les moines en feu dans les rues de Saïgon sont apparus sur les photos et les vidéos prises par des journalistes occidentaux, qui avaient été invités à l'avance. Les médias ont fait de ces bouddhistes une inspiration pour leurs successeurs issus de milieux culturels différents. Entre 1953 et 1963, il y a eu uniquement cinq auto-immolations en Europe, tandis que durant les dix années suivantes, le chiffre s'est élevé à 117. L'auto-immolation des moines bouddhistes a connu un retentissement fort dans la société américaine : dans les années 60 et 70, plusieurs personnes se sont immolées pour protester contre l'engagement de l'armée américaine dans la guerre du Viêt Nam. Michael Biggs a analysé 533 auto-immolations, suffisamment documentées, qui se sont déroulées entre 1963 et 2000 (d'après les estimations, le nombre total est d'environ 800 à 3000, y compris les tentatives). Les données montrent que la région la plus concernée par les auto-immolations a été l'Asie, où il y a une prédominance des traditions hindouistes et bouddhistes soulignant le rôle de la victime et en même temps, de graves conflits concernant la religion, les problèmes ethniques et les castes. Le nombre le plus élevé d'auto-immolations comme protestations politiques a été enregistré parmi les Kurdes vivant hors de Turquie. (voir Tableaux 1 et 2).
Les premières auto-immolations documentées dans le bloc de l'Est datent de 1968 (voir Tableau 3). Il est clair que ces événements s'inspiraient aussi des moines bouddhistes, dont les actes étaient souvent rappelés par les régimes communistes, qui les décrivaient comme des protestations contre l'impérialisme américain. Les opposants dans les pays communistes ainsi que les bouddhistes au Sud-Viêt Nam voulaient secouer la société et amplifier la résistance contre les régimes autoritaires, qu'ils qualifiaient d'occupants. Néanmoins, leurs stratégies, leurs motivations et leurs espoirs étaient souvent différents. La première personne à s'immoler dans le bloc de l'Est a été Ryszard Siwiec, un fonctionnaire polonais qui protestait contre l'invasion de la Tchécoslovaquie en août 1968 par cinq pays du Pacte de Varsovie. L'incident du 8 septembre 1968 n'a pas eu l'impact prévu et il est tombé dans l'oubli, entre autres suite à l'intervention des services de la police secrète. En revanche, l'auto-immolation de Jan Palach a provoqué de vives réactions en Tchécoslovaquie ainsi qu'à l'étranger. Elle a même été mentionnée dans les médias communistes du bloc de l'Est. Dans les mois qui ont suivi, plusieurs personnes ont répété l'acte de Jan Palach : certaines d'entre elles étaient tchèques (Jan Zajíc, Evžen Plocek), certaines venaient d'autres pays (Sándor Bauer, un jeune homme hongrois, Ilja Rips, un étudiant juif lituanien de vingt ans). Le 14 mai 1972, Romas Kalanta, un ouvrier de dix-neuf ans, s'est immolé à Kaunas en protestation contre l'occupation de la Lituanie, ce qui a déclenché des émeutes et toute une vague de nouveaux cas d'auto-immolation. La RDA a été bouleversée par l'acte d'Oskar Brüsewitz, un pasteur évangélique qui s'est immolé le 18 août 1976 pour protester contre l'oppression des chrétiens dans son pays et contre la collaboration des autorités religieuses avec l'État. Le 23 juin 1978, Musa Mamut, un paysan, s'est immolé pour protester contre une nouvelle déportation des Tatars de Crimée. Les autres « torches vivantes » du bloc de l'Est n'ont attiré que très peu l'attention, parfois elles ont été complétement ignorées. Il s'agissait surtout de cas isolés que les autorités essayaient de dissimuler ou de présenter comme les actes de psychopathes. Certains de ces actes n'ont été révélés qu'après l'effondrement des régimes communistes. Aujourd'hui, ces tragédies individuelles sont commémorées par des monuments et des plaques. Certains opposants ont reçu de hautes décorations de l'État.

Histoire d’un « rebelle obéissant » La prophétie explosive du biencommunisme (Il Manifesto)...L’école « pour tous », mais aussi la maison et l’eau. Et non à la guerre, excepté celle des partisans...

Il y a 25 ans, le 26 juin 1967 mourrait Don Milani, curé de Barbiana où fut rédigée, quelques mois avant sa mort, la « Lettre à une maîtresse d’école » [1]
L’école « pour tous », mais aussi la maison et l’eau. Et non à la guerre, excepté celle des partisans. Un prêtre jugé inopportun et jamais réhabilité par l’Eglise. Comme ses expériences pastorales. Peu de temps avant d’être transféré de sa paroisse de San Donato à Calenzano –un centre ouvrier textile aux portes de Florence- dans le village perdu de Barbiana –groupe de maisons éparses sur les pentes du Monte Giovi, dans le Mugello (région montagneuse au nord de Florence, NdT)- don Lorenzo Milani écrivait à sa mère une lettre passionnée : « J’ai la superbe conviction que les charges d’explosif que j’ai amassées pendant ces cinq années n’arrêteront pas de pétarader pendant au moins 50 ans sous le derrière de mes vainqueurs ».
C’était en 1954, l’affrontement Dc-Pci (Démocratie Chrétienne–Parti Communiste Italien) était âpre, le décret avec lequel le Saint Office avait en 1949 excommunié les communistes restait pleinement en vigueur, et ce jeune prêtre –qui n’était pas communiste, mais avait plusieurs fois confessé que le vote pour la DC du 18 avril 1948 avait été une erreur (« c’est le 18 avril qui a tout gâché, c’est la victoire qui a été ma grande défaite » écrit-il à Pipetta, un jeune communiste de Calenzano)- non aligné sur les ordres de la Curie, de Piazza del Gesù (siège de la Compagnie de Jésus à Rome, NdT) et de la Confindustria (le patronat italien, NdT), devait être neutralisé et rendu inoffensif : exilé dans les montagnes, curé d’une église dont la fermeture avait été décidée, « curé de 40 âmes » comme il disait lui-même.
Et pourtant, malgré le confinement imposé par l’archevêque de Florence Ermenegildo Florit, la « superbe conviction » de Milani semble s’être réalisée : les « charges d’explosif » placées sous le derrière » des vainqueurs, 45 ans après sa mort le 26 juin 1967, continuent à « pétarader ». Elles n’ont pas eu la force de subvertir le système, mais certaines intuitions, pour la plupart non réalisées, et de nombreuses dénonciations, non écoutées, conservent intactes leur caractère explosif. Et s’il est vrai que la valeur d’une aventure se mesure aussi à la capacité d’anticiper les époques de l’histoire, alors celle de Lorenzo Milani reste une expérience « prophétique » qui a encore quelque chose à dire à la société, à la politique et à l’Eglise d’aujourd’hui.
L’école demeure le lieu central de cette expérience mais pas le seul. Avec ses « jeunes » de Barbiana, il en dénonça le caractère de classe dans Lettre à une maîtresse d’école et il l’expérimenta comme praxis libératrice, autant dans l’école du soir pour les ouvriers de Calenzano, 20 ans avant les « 150 heures » conquises par le Statut des travailleurs en 1970, qu’à l’école primaire de Barbiana pour les petits montagnards du Monte Giovi. Les ministres, politiciens autant que techniciens, qui au fil des années se sont succédés à Viale Trastevere (ministère de l’Instruction, de l’université et de la recherche, NdT), à part quelque exception, se sont tous montrés très dévots de l’idée milanienne d’ « une école pour tous » -le 26 juin est au programme un énième congrès du ministère : Monter à Barbiana 45 ans plus tard- et tous sont en même temps très habiles à l’ignorer comme praxis. Eventuellement en imaginant un enseignement multimédia dans des instituts avec des classes de 30-35 élèves ou bien en inventant des prix spéciaux pour quelques étudiants apparemment méritants –la dernière idée de Profumo (actuel ministre de l’Instruction etc., NdT)- pendant qu’on supprime à tout le monde ressources, enseignants, professeurs, enseignants de soutien, et heures de cours, de façon à transformer l’école en « un hôpital qui soigne les bien portants et rejette les malades », « instrument de différentiation » plus qu’ascenseur social, comme on le lit dans Lettre à une maîtresse d’école (écrite par un groupe d’écoliers de Barbiana, en 1967, publiée quelques mois avant la mort de L. Milani, NdT). Et « si ça ne marche pas, ce sera parce que l’enfant n’est pas fait pour les études », même au CP. La langue est oubliée, « la langue qui fait l’égalité », et les langues qui, dans une visée « internationaliste », permettent aux opprimés du monde entier de s’unir : à Barbiana nous étudions « le plus de langues possibles, parce que nous ne sommes pas seuls au monde. Nous voudrions que tous les pauvres du monde étudient les langues pour pouvoir se comprendre et s’organiser entre eux. Ainsi il n’y aurait plus d’oppresseurs, ni de patries, ni de guerres ». Milani envoyait à l’étranger les très jeunes étudiants du Mugello, filles comprises, en réussissant à vaincre les peurs et les résistances des familles ; Francesco Gesualdi en est le témoignage vivant : ex élève de Barbiana, expédié en Afrique du nord à 15 ans pour apprendre l’arabe, et aujourd’hui animateur infatigable du Centro nuovo modello di sviluppo per i diritti dei popoli del Sud del mondo (Centre pour un nouveau modèle de développement pour les droits des peuples du sud du monde).
Et il n’y a pas que l’école. Mais aussi les biens communs : l’eau et la maison. Elle est peu connue, mais d’une grande signification, cette lutte menée avec les montagnards de Barbiana pour la construction d’un aqueduc qui aurait dû amener l’eau à neuf familles. Bataille perdue, parce qu’un propriétaire terrien refusa de concéder l’usage d’une source inutilisée qui se trouvait dans son champ, détruisant ainsi, écrit Milani dans une lettre publiée en 1955 par le Giornale del Mattino de Florence (dirigé à l’époque par Ettore Bernabei) « les efforts des 556 constituants », « la souveraineté de leurs 28 millions d’électeurs et de tous les morts de la Résistance », mère de la Constitution républicaine (entrée en vigueur le 1er janvier 1948, NdT). A qui la faute ? A l’ « idolâtrie du droit de propriété ». Quelle solution ? Une loi simple « dans laquelle il soit dit que l’eau est à tout le monde ».
Et la maison, avec le plan Ina-Casa de Fanfani qui aurait dû assurer un toit à tous les travailleurs, mais qui ne fut réalisé qu’a minima, tandis que continuaient les expulsions de ceux qui occupaient les villas des riches bourgeois qui avaient deux ou trois habitations, tenues fermées « pendant 11 mois de l’année ». « La propriété a deux fonctions : une sociale et une individuelle » et « la sociale doit passer avant l’individuelle à chaque fois que sont violés les droits humains », écrit Milani en 1950 sur Adesso, le journal de don Mazzolari. Ces mots « dimanche je les crierai très fort. Vous verrez, tous les chrétiens seront avec vous. Ce sera un plébiscite. Nous ferons un barrage autour de la villa. Personne ne vous jettera dehors ». Mais rien de tout cela n’arrivera, écrira Milani, qui répètera : « J’ai honte du 18 avril ».
La guerre et l’histoire, traversées par la responsabilité individuelle –« sur un mur de notre école il y a écrit en grand : I care », c’est-à-dire « ça m’importe, ça me tient à cœur. C’est l’exact contraire du mot fasciste ’ je m’en fiche’ »- sont les autres thèmes forts de l’expérience de Milani : la défense de l’article 11 de la Constitution, l’objection de conscience aux ordres injustes surtout s’ils sont militaires (« l’obéissance n’est plus une vertu, mais la plus lâche des tentations »), l’opposition à la guerre et à la guerre préventive, 40 ans avant Bush, parce que « dans la langue italienne tirer le premier s’appelle agression et non défense ».
C’est une relecture de l’histoire qui prend ses distances avec toute « utilisation publique » nationaliste et patriotarde, passant en revue les guerres italiques, toutes d’ « agression » : depuis les guerres coloniales de Crispi et Giolitti, au premier conflit mondial, jusqu’à celles fascistes de Mussolini ; en passant par le général Bava Beccaris, décoré par le roi Umberto, qui en 1898 tira au canon sur les mendiants « juste parce que les riches (alors comme aujourd’hui) exigeaient le privilège de ne pas payer d’impôts ».
Mais « il y a eu aussi une guerre juste (si une guerre juste existe). La seule qui ne fût pas une offense à d’autres Patries, mais défense de la notre : la guerre des partisans ». Ainsi écrit-il aux aumôniers militaires qui avaient appelé « vils » les objecteurs de conscience, si vous avez le droit « de diviser le monde en Italiens et étrangers alors je vous dirai que, dans votre logique, moi je n’ai pas de Patrie et je réclame le droit de diviser le monde en déshérités et opprimés d’un côté, privilégiés et oppresseurs de l’autre. Les uns sont ma Patrie, les autres mes étrangers. Et si vous avez le droit, sans être rappelés par la Curie, d’enseigner qu’Italiens et étrangers peuvent licitement voire héroïquement se massacrer mutuellement, alors moi je réclame le droit de dire que les pauvres aussi peuvent et doivent combattre les riches. Et au moins dans le choix des moyens je suis meilleur que vous : les armes que vous approuvez, vous, sont d’horribles machines à tuer, à mutiler, à détruire, à faire des orphelins et des veuves. Les seules armes que j’approuve, moi, sont nobles et sans effusion de sang : la grève et le vote ».
Milani n’a pas été un « catholique dissident » -68 était encore loin- mais un « rebelle obéissant », et peut-être justement à cause de ça regardé avec encore plus d’hostilité par l’institution ecclésiastique à qui le prêtre reprochait d’avoir perdu de vue l’Evangile afin de suivre le pouvoir : « Nous n’avons pas haï les pauvres comme l’histoire dira de nous. Nous avons seulement dormi. Et c’est dans ce demi-sommeil que nous avons forniqué avec le libéralisme de De Gasperi, avec les Congrès eucharistiques de Franco. Il nous semblait que leur prudence pouvait nous sauver » lit-on dans la visionnaire Lettre d’outre-tombe d’un « pauvre prêtre blanc de la fin du 2ème millénaire » aux « missionnaires chinois » qui à l’avenir viendront dans une Europe qui n’aura plus de prêtres, tués par les pauvres : page de conclusion de Expériences pastorales, le volume de Milani jugé « inopportun » par le Saint Office en 1958, et toujours pas réhabilité. « En enseignant aux petits catéchumènes blancs l’histoire du lointain An 2000 ne leur parlez donc pas de notre martyre. Dites-leur seulement que nous sommes morts et qu’ils en remercient Dieu. Nous avons mélangé trop de causes étrangères à celle du Christ ».
Luca Kocci
Edition de samedi 23 juin de il manifesto
http://www.ilmanifesto.it/area-abbonati/in-edicola/manip2n1/20120623/manip2pg/07/manip2pz/324765/
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio.
La Lettera a una professoressa a été traduite en français et nombreuses autres langues. Ne disposant que du texte italien, édition 1971, je joins à cet article quelques extraits de l’ouvrage comme invitation à lire ces belles pages écrites collectivement.
« Ce livre n’est pas écrit pour les enseignants, mais pour les parents. C’est une invitation à s’organiser.
A première vue il semble écrit par un seul garçon. Au contraire, nous sommes huit auteurs, huit garçons et filles de l’école de Barbiana.
D’autres camarades, qui travaillent, nous ont aidés le dimanche.
Nous devons remercier avant tout notre Prieur qui nous a éduqués, enseigné les règles de l’art et dirigé nos travaux.
Ensuite de très nombreux amis qui ont collaboré d’une autre manière :
Pour la simplification du texte, divers parents.
Pour le recueil des données statistiques, des secrétaires, enseignants, directeurs, fonctionnaires du ministère et de l’Istat, des prêtres.
Pour d’autres informations, des syndicalistes, journalistes, administrateurs communaux, historiens, statisticiens et juristes.

Première partie

L’école obligatoire ne peut pas recaler les élèves

Chère madame,
Vous ne vous souviendrez pas de mon nom. Vous en avez tellement recalés.
Moi par contre j’ai souvent pensé à vous, à vos collègues, à l’institution que vous appelez école, aux jeunes que vous « rejetez ».
Vous nous rejetez dans les champs et dans les usines et vous nous oubliez.
[…]
Barbiana quand j’y arrivai, ne me parût pas être une école […] De chaque livre, une seul exemplaire. Les enfants se serraient autour. On avait du mal à s’apercevoir qu’un d’entre eux était un peu plus grand et enseignait. Le plus vieux de ces maîtres d’école avait seize ans. Le plus jeune douze et me remplissait d’admiration. Dès le premier jour, je décidai que j’enseignerais moi aussi.
La vie est dure là-haut aussi. Discipline et histoires à faire perdre l’envie d’y retourner. Mais celui qui n’avait pas de bases, qui était lent ou sans envie de travailler se sentait le préféré. Il était accueilli comme vous accueillez, vous, le premier de la classe. On aurait dit que toute l’école n’était que pour lui. Tant qu’il n’avait pas compris, les autres ne continuaient pas.
Il n’y avait pas de récréation. Pas de vacances, même pas le dimanche.
Personne ne s’en souciait parce que le travail est pire. Mais chaque bourgeois qui venait nous voir nous faisait des histoires là-dessus. Un jour un grand professeur déclara : « Cher Révérend, vous n’avez pas appris la pédagogie. Polianski dit que le sport est une nécessité physiopsicho… »
Il parlait sans nous regarder. Ceux qui enseignent la pédagogie à l’Université n’ont pas besoin de regarder les enfants, ils les connaissent tous par cœur comme nous les tables de multiplication.
Finalement il partit et Lucio qui avait 36 vaches dans l’étable dit : « L’école sera toujours mieux que la merde ».
Cette phrase doit être gravée sur la porte de vos écoles. Des millions d’enfants paysans sont prêts à y souscrire.
C’est vous qui dites que les enfants haïssent l’école et aiment jouer. Nous paysans vous ne nous avez pas interrogés. Mais nous sommes un milliard et neuf cent millions. Six enfants sur dix pensent exactement comme Lucio. Les quatre autres on ne sait pas.
Toute votre culture est construite comme ça. Comme si le monde c’était vous. »
Extraits de Lettera a una professoressa, Scuola di Barbiana, Libreria editrice fiorentina, 1971 pour cette édition), p.9-13.
Traduction m-a p.
[1] http://www.fga.it/uploads/media/Rileggere_Lettera_Professoressa-VB_Severi.pdf
URL de cet article 17115 http://www.legrandsoir.info/la-prophetie-explosive-du-biencommunisme-il-manifesto.html

vendredi 29 juin 2012

Egypte, Tunisie, Maroc... Ce que cache la victoire des islamistes

Le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, a finalement été déclaré dimanche vainqueur de la présidentielle en Egypte. Selon la commission électorale, Mohamed Morsi a obtenu 13 millions de voix contre plus de 12 millions à son rival Ahmed Chafik, ancien premier ministre de Hosni Moubarak, dans un scrutin marqué par 49 % d’abstention. 25 juin 2012 | Mediapart.fr


Après la Tunisie, l’Egypte est donc le deuxième pays du printemps arabe – et le troisième de la région si l’on tient compte du Maroc – à mettre au pouvoir un parti islamiste. Mais que peuvent ces partis face aux forces de l’ancien régime ? Ont-ils réellement les clés pour influer sur la vie politique de leur pays ? Ont-ils enclenché un vaste processus d’islamisation des sociétés qui les ont élus ? Si les Tunisiens de Ennahda paraissent les plus à même de peser sur le destin de leur nation, ils font aussi face à de nombreux obstacles, et en premier lieu leur incapacité à maîtriser l’appareil d’Etat. Dix-huit mois après le début du mouvement révolutionnaire, enquête en Egypte, au Maroc et en Tunisie.
1- Egypte : un régime militaire avec le concours des « Frères »
En Egypte, le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, a finalement été proclamé vainqueur de la présidentielle après une semaine de flottement. Cette victoire est cependant loin d’être totale pour les Frères musulmans. Car depuis la dissolution de l’Assemblée, l’armée, qui avait pris les rênes de la transition depuis le mois de février 2011, n’abandonnera pas le pouvoir, comme elle n’avait pourtant cessé de le promettre. Vu l’ampleur de la répression organisée tout au long de l’année passée, on pouvait s’en douter.
Plus surprenante a été la stratégie adoptée par les « Frères » : la confrérie a joué un rôle contre-révolutionnaire très actif, et cultivé une proximité avec l’armée à des fin électoralistes, ce qui explique pour partie les 45 % des suffrages recueillis il y a six mois lors des élections législatives. En d’autres termes, si l’armée verrouille aujourd’hui le champ politique, c’est aussi grâce aux « Frères ». Les militants de la confrérie ont certes participé au mouvement révolutionnaire de janvier-février 2011. Mais une fois le président Moubarak déchu, la direction des Frères a pris une tout autre orientation.
Deux exemples : lors des législatives, les Frères musulmans ont fait élire sur l’une de leurs listes un général, proche du Conseil supérieur des forces armées (CSFA), qui s’est hissé par la suite à la tête de la commission de défense nationale. De cette manière, l’armée a cadenassé la seule commission capable d’examiner la gestion des entreprises publiques contrôlées par les militaires.
L’autre exemple de l’allégeance de la confrérie fut évident le 25 janvier 2012 sur la place Tahrir du Caire. Pour l’anniversaire du début de la révolution, les « Frères » se sont déployés en force, couvrant avec leurs sonos les slogans hostiles au pouvoir militaire qui, avec plus de 12 000 procès en un an, a pourtant durement frappé le mouvement révolutionnaire. De même, les bâches des « Frères » ont été utilisées pour recouvrir celles des militants et les caricatures du CSFA. Pour les révolutionnaires, ce n’est pas une surprise : depuis des mois, et notamment lors de la répression sanglante de l’avenue Mohammed-Mahmoud en novembre 2011, la confrérie se refuse à condamner le pouvoir militaire, à de rares exceptions près. Et lorsque la direction des « Frères » appelle à la mobilisation, comme au lendemain du verdict du procès Moubarak lors de l’entre-deux tours de la présidentielle, c’est pour tenter de fédérer dans les urnes un mécontentement général.
« Depuis le mois de février, les Frères se sont toujours arrangés pour noyer la voix de ceux qui appelaient à la fin du pouvoir militaire, explique la chercheuse égyptienne Chaymaa Hassabo. Leur stratégie est de faire le vide autour d’eux. D’un autre côté, le pouvoir militaire a besoin d’eux, et de leur ancrage dans la société égyptienne. Pour l’armée, c’est un relais utile, essentiel même, qui explique l’origine et la persistance de ce couple que l’on jugerait a priori contre nature. »
En appelant finalement cette semaine à la fin du pouvoir militaire, les Frères s’y prennent un peu tard. Car que vaut aujourd’hui la stratégie d’allégeance des « Frères » pour l’emporter dans les urnes, alors que le parlement est suspendu, et que le futur président s’est vu déposséder de ses prérogatives ? Comme du temps de Moubarak, les « Frères » risquent une nouvelle fois de payer cher leur rôle de premier relais du pouvoir militaire.
2- Au Maroc, le PJD, jouet du palais ?
Lors des élections législatives marocaines du 25 novembre 2011, les islamistes du Parti justice et développement (PJD) ont remporté 107 sièges sur 395, contre 47 pour la précédente législature. Le PJD devance nettement le deuxième parti, l’Istiqlal, le Rassemblement national des indépendants (RNI), le PAM (Parti de l’authenticité et de la modernité), et enfin l’Union socialiste des forces populaires (USFP). Officiellement, le taux de participation s’élève à 45,4 % sur 13,5 millions d’électeurs marocains inscrits sur les listes électorales. Comme le rappelle dans une note l’ONG Human Rights Watch, les élections se sont déroulées dans un contexte particulièrement troublé.
Pour les islamistes, c’est néanmoins une première. Mais l’état de grâce du nouveau gouvernement musulman conservateur est de courte durée : fin mai 2012, plusieurs dizaines de milliers de personnes manifestent à Casablanca pour réclamer une amélioration de la situation sociale, dans un pays où 45 % des habitants sont analphabètes, et tenus éloignés du développement économique de la côte marocaine.
La contestation populaire n’est pas le seul souci d’un parti qui sent chaque jour la pression du Palais, de ses conseillers et du roi lui-même. Malgré l’amorce d’un processus de réforme démocratique, et le surprenant discours du 9 mars 2011 (notre analyse ici), le Palais a encore en main tous les leviers de l’action politique. Très symboliquement, c’est le roi en personne qui a nommé le premier ministre Abdelilah Benkirane, du PJD. Un an après la réforme constitutionnelle a minima voulue par Mohammed VI, et approuvée par référendum, saisir le poids réel du PJD et du gouvernement relève du casse-tête.
Pour Moulay Hicham, cousin du roi qui enseigne à l’université américaine de Stanford et donne volontiers son avis, souvent critique, sur les affaires du royaume, « le succès du PJD dépendra de sa capacité et de sa volonté à faire sauter les verrous du système ».
Pour de nombreux chercheurs, l’émergence du parti musulman conservateur s’insère dans une stratégie du palais dont on peine à dessiner les contours. « Il y a au Maroc un mouvement réformiste impulsé par le régime autoritaire, qui ne trouve pas d’écho dans la population, notamment parce que les élites qui pourraient le porter n’existent pas ou n’en sont pas capables », juge Youssef Benkirane. Doctorant en sciences politiques à l’IEP de Paris, sans lien de parenté avec le premier ministre, le jeune chercheur a choisi de consacrer sa thèse aux changements politiques au Maroc, observés à travers la « crise des élites marocaines ».
Pour lui, une partie du régime est aujourd’hui à la recherche d’une certaine « dose de réforme » : « C’est la version marocaine du paradoxe de Lampedusa : il faut que tout change pour que rien ne change, juge Youssef Benkirane. Le problème, c’est que la politique marocaine des décennies passées a complètement cassé les élites politiques : d’un côté, la vieille gauche, notamment l’USFP, a été totalement récupérée et n’a plus de crédibilité auprès de la population, et de l’autre, les islamistes, avec lesquels le pouvoir joue un jeu ambigu. »
« La politique marocaine se fait toujours au Palais »
Pour comprendre ce jeu du chat et de la souris entre le Palais et les tenants de l’islam politique au Maroc, il faut remonter aux précédentes élections législatives. En 2007, année de sa création, le parti authenticité et modernité (PAM) répond alors à une nécessité tactique du Palais. Depuis plusieurs mois, le PJD est donné large vainqueur des législatives. « Il y a eu un certaine peur au Palais que les islamistes l’emportent haut la main, car il n’y avait personne en face pour faire contrepoids, explique Youssef Benkirane. On a alors lancé en politique Fouad El Himma, l’un des deux principaux conseillers du roi. Finalement, c’est l’Istiqlal qui l’a emporté, et il a fallu rebattre les cartes, créer une force politique pour empêcher que, cinq ans plus tard, le problème du PJD ne se repose. D’où la création du PAM, qui est devenu par la suite une coquille vide, sans base. »
Fin 2011, la victoire du PJD aux élections doit beaucoup à la stratégie de Abdelilah Benkirane, qui a pris la tête du parti en 2007 en affirmant haut et fort sa volonté de diriger le prochain gouvernement. Certains spécialistes de la vie politique marocaine, tel Mohammed Tozi, évoquent depuis cette année-là un divorce entre la base militante et les dirigeants du PJD. D’autant qu’en parallèle, l’association du Cheikh Yassine, « Justice et bienfaisance », qui compte plusieurs dizaines de milliers de sympathisants, maintient la pression sur les dirigeants du PJD, et fustige leurs compromissions pour mieux capter ses militants.
Privé d’une partie de sa base, soumis à l’agenda royal, le PJD peut-il réellement peser sur la vie politique marocaine et exercer un quelconque rapport de force avec le Palais ?
Ce fut le cas lors de la nomination du ministre de la justice, Mustafa Ramid. Moins modéré que Benkirane sur le plan politique, porteur d’un discours anti-corruption très vif, son profil ne plaisait pas au Palais. Mustafa Ramid avait en outre osé demander au parlement, dès le milieu des années 2000, l’abrogation de l’ancien article 19 de la constitution, qui précise que le roi est “Commandeur des croyants”. Une position courageuse que même les partis de gauche n’osaient porter. Début 2011 enfin, Ramid s’est impliqué dans le mouvement de contestation du 20 février. Sa nomination au gouvernement est donc très symbolique. Mais c’est, à ce jour, l’unique cas de figure où le premier ministre a pu faire prévaloir sa position sur celle des conseillers du roi.
En dehors du jeu des nominations politiques, le PJD porte un discours religieux quelque peu différent du projet du Palais. Du côté du parti – qui a cependant renoncé à des mesures spectaculaires comme la fermeture des débits de boisson –, on prône une islamisation de la société, sur la ligne des Frères musulmans : utiliser les forces de l’appareil d’Etat pour susciter, peu à peu, cette islamisation. Mâtiné de soufisme, le discours du Palais est plus traditionaliste et se donne l’image d’un islam ouvert et tolérant pour plaire aux alliés occidentaux. En pratique, cet islam sert volontiers les ambitions politiques du Palais, qui fait appel aux confréries soufies pour appuyer ses initiatives, comme ce fut le cas lors du référendum en juillet 2011, pour approuver la révision de la constitution voulue par le roi.
Sur le plan économique, en revanche, le PJD et le Palais sont sur la même ligne de réforme pour libéraliser l’économie marocaine. Et le reste se décide au Palais, et non au gouvernement. « Aujourd’hui, c’est la première fois, depuis très longtemps, que notre gouvernement est constitué par des hommes politiques et non des technocrates, note le chercheur Youssef Benkirane. Mais ne vous y trompez pas : les politiques ne se décident pas pour autant au niveau des ministères. C’est la tâche notamment de l’institut royal et stratégique, et d’une série de conseillers du Palais plus ou moins bien connus. La tâche du gouvernement est davantage de gérer le rythme des réformes. »
3- En Tunisie, Ennahda face à l’ancien régime
Grand vainqueur de l’élection d’octobre 2011 avec 39 % des suffrages exprimés, Ennahda a d’abord accumulé les couacs et les coups de communication ratés, avant de progresser peu à peu dans la mise en place d’une stratégie politique. Le mouvement islamiste a d’abord laissé couler ses alliés au gouvernement, le Congrès pour la république (CPR) du président Marzouki et Ettakatol, aujourd’hui deux partis profondément divisés, et dont le maintien d’ici aux prochaines législatives, annoncées pour mars 2013, n’est pas garanti.
« Dès le départ, Ettakatol et le CPR étaient trop faibles et n’avaient aucune chance de peser sur Ennahda, juge Héla Yousfi, sociologue tunisienne et maître de conférences à l’université Paris-Dauphine. C’est ça leur erreur. Ennahda, de son côté, a évité de mater les salafistes pour maintenir une proximité avec sa base radicale, et a continué à surfer sur la légitimité populaire gagnée à travers l’élection d’octobre 2011. »
Depuis le vote du printemps 2012 – et aux deux tiers des voix du bureau politique du parti – excluant toute référence à la charia dans le projet de constitution, Ennahda semble avoir trouvé une ligne politique : « Même si au niveau local, c’est plus tendu, et notamment à Gafsa où les militants nahdaouis sont impliqués dans les luttes sociales, Ennahda cherche clairement à ne surtout pas faire peur, aux Tunisiens d’une part, mais aussi à l’opinion publique internationale, estime Amin Allal, chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le Monde arabe et musulman/Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. C’est leur stratégie pour se maintenir au pouvoir, dans la perspective des prochaines élections. »
Après avoir fait preuve d’une grande clémence vis-à-vis de la frange violente des salafistes tunisiens, Ennahda a adopté un tout autre discours lors des incidents du mois de juin, il est vrai plus graves : des postes de police saccagés, une exposition vandalisée, des débits de boisson incendiés dans plusieurs villes du pays, une victime de 22 ans, tuée par balles lors de la répression des manifestations par la police... Mi-juin, plus de 150 personnes ont été arrêtées, et le dirigeant d’Ennahda, Rached Ghannouchi, n’a pas hésité à faire appel à la population pour « défendre la révolution contre les agissements des extrémistes ».
Reste le problème majeur, qui continue de brouiller les cartes de la politique tunisienne : Ennahda ne contrôle pas le ministère de l’intérieur, pas plus qu’une grande partie de l’administration régionale et judiciaire. « Ennahda et ses “alliés” n’ont pas le contrôle de l’appareil d’Etat, estime Héla Yousfi. Des militants d’Ettakatol me racontaient récemment comment ils s’étaient fait expulser de la ville de Sidi Bouzid : vous avez beau nommer des gouverneurs, comme l’a fait Ennahda, vous vous heurtez à l’administration RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, l’ancien parti de l’ex-président Ben Ali), toujours en place, la même que sous l’ancien régime. »
« Ils sortent par la porte, et reviennent par la fenêtre »
En cet été 2012, le bras de fer politique en Tunisie n’oppose pas les laïques pacifistes d’un côté et les salafistes enragés de l’autre, mais le gouvernement Ennahda, qui tente d’asseoir son autorité sans faire de vagues, et le timide regroupement qui émerge autour de l’ex-premier ministre, Béji Caïd Essebsi, sous le nom de « L’Appel de la Tunisie ». Ancien cadre du parti Destour à l’époque du président Bourguiba, membre du RCD sous Ben Ali, Béji Caïd Essebsi a dirigé le gouvernement de transition du 27 février 2011 à la nomination du cabinet Ennahda. Agé de 84 ans, il incarne pour une partie de l’élite tunisienne l’image d’un bourguibisme certes autoritaire, mais qui saura préserver les intérêts de la bourgeoisie tunisienne face à la force militante d’Ennahda et aux revendications sociales des classes populaires.
Au passif de Béji Caïd Essebsi, son passé mais aussi son absence de vision politique : sa gestion de la période de transition n’a pas permis de faire émerger des problématiques pourtant essentielles comme le rééquilibrage économique des régions ou la justice transitionnelle. Son mouvement n’est d’ailleurs qu’embryonnaire : pourtant proche idéologiquement de cet ancien premier ministre, le parti républicain a annoncé qu’il ne rejoindrait pas son initiative.
« Béji Caïd Essebsi n’a pas de programme, pas de vision de la société, dit la sociologue Héla Yousfi. Il est aussi conservateur qu’Ennahda, considère qu’une opposition politique est inutile en Tunisie, que nous sommes tous musulmans, etc. Mais il a les réseaux économiques, eux-mêmes proches des réseaux RCD. C’est cet affrontement qui est en cours en Tunisie : Ennahda contre ex-RCD. Et quand les dirigeants d’Ennahda ont essayé de se rapprocher des réseaux RCD, la base a grondé. Ennahda n’a pas beaucoup de marge de manœuvre. »
Quoique moribonds, les alliés d’Ennahda n’ont pas tardé à réagir à l’offensive médiatique de Béji Caïd Essebsi. Début juin, en ouverture du conseil national d’Ettakatol, le secrétaire général du parti, Mustapha Ben Jaafar, a mis en garde contre le retour de forces politiques réactionnaires. « Ils sortent par la porte, et reviennent par la fenêtre », a-t-il déclaré, au lendemain de l’annonce de la création de « L’Appel de la Tunisie », la nouvelle formation politique de Béji Caïd Essebsi. Ben Jaafar a estimé que les déclarations de l’ex-premier ministre étaient de nature à « menacer la sécurité du pays ».
Plus que Béji Caïd Essebsi, le talon d’Achille d’Ennahda pourrait être les divergences au sein de son propre état-major. Début juin, lorsque les violences ont débuté, mêlant salafistes et casseurs, Rached Ghannouchi a appelé les Tunisiens à manifester, avant d’être contredit par le ministre de l’intérieur d’Ennahda, Ali Larayedh, qui a interdit toute manifestation… « La dernière crise montre qu’ils sont capables de rester soudés, deux tendances sont bien visibles, entre ceux qui sont partis à l’étranger, et ceux qui sont restés en Tunisie sous la dictature, analyse Héla Yousfi. La tendance dure est incarnée par le ministre de l’enseignement. Elle finira peut-être par pousser vers la sortie Rached Ghannouchi. Mais je ne vois pas Ennhada imploser comme ses deux alliés, du moins pas avant les prochaines élections. »
Quelle place pour les forces de la révolution dans ce duel islamistes/ancien régime ? Ce sera l’objet du second volet de cette enquête, intitulé « Où sont passés les révolutionnaires ? ».
Pierre Puchot
Source : PRESSE-TOI A GAUCHE

Le parti révolutionnaire...ce n’est pas d’abord un appareil de militants ni une masse d’adhérents

Le parti, ce n’est pas d’abord un appareil de militants ni une masse d’adhérents, ce n’est pas d’abord des structures organisationnelles. Ce n’est pas seulement une direction mais surtout une orientation, des analyses, des perspectives et une politique. Ces dernières ne doivent pas avoir comme critère la sauvegarde du groupe, mais d’abord les intérêts de classe. Les communistes n’ont pas d’intérêts particuliers de leur groupe à défendre, disait Marx dans « Le Manifeste Communiste ». Etre communiste, ce n’est s’isoler du reste du mouvement ouvrier mais ce n’est pas non plus mettre son drapeau dans sa poche dès qu’il y a des affrontements entre perspectives opposées. La perspective communiste est celle qui n’oublie jamais la perspective du renversement total, mondial et définitif du capitalisme, même dans une période où ce changement pourrait sembler très éloigné, même si les travailleurs eux-mêmes semblent loin d’être sensibles à cette perspective. Les communistes révolutionnaires ne se servent pas de leur particularité pour se détourner du mouvement ouvrier réel et se mettre en retrait. Mais ils ne pratiquent pas non plus l’opportunisme consistant à s’adapter pour avoir plus de succès. En somme, ni sectarisme, ni opportunisme : le chemin est étroit. La confiance en l’avenir communiste ne résulte pas de la confiance dans des leaders suprêmes mais dans les capacités que les prolétaires ont déjà montré dans l’Histoire et dans la connaissance des lois de la lutte des classes. Dans le passé, ce sont les groupes et partis révolutionnaires qui se sont souvent fait bien plus de mal que la bourgeoisie ne leur en a fait. Ce n’est pas dans les prisons, dans les tortures, face aux pelotons d’exécutions que des groupes révolutionnaires ont théorisé leurs reculs, leurs capitulations, leurs dérives ou leurs renoncements. Au contraire, c’est au plus haut sommet de leurs succès qu’ils ont cédé à la pression de la réussite. Même le parti bolchevique. C’est lorsqu’ils étaient en situation de jouer un rôle important et même décisif que les groupes communistes révolutionnaires (en tout cas qui se revendiquaient de cette perspective) ont reculé politiquement. Il ne suffit pas de dénoncer ces renonciations. Il faut aussi les analyser. Elles ne concernent pas que leurs auteurs mais tous les militants révolutionnaires. Sur ce terrain aussi, qui ne tire pas des leçons du passé sera rattrapé par lui.
La première des leçons est que le sectarisme et l’opportunisme sont des frères jumeaux.
La deuxième est que ceux qui placent l’organisation (ou sa direction) au dessus des perspectives, ceux qui renoncent à l’analyse théorique, se préparent des lendemains difficiles. Il ne suffit pas de prétendre faire d’un groupe un corps homogène, prétendument imperméable aux influences extérieures (surtout celle des autres groupes révolutionnaires) pour bâtir une cohésion politique. Il faut étudier, d’abord étudier et encore étudier… Etudier les luttes passées, les conditions des révolutions, les modes de fonctionnement de la société et de la nature. Celui qui continue à apprendre du monde en changement permanent n’est pas sujet à la maladie de l’auto-centrage. Le monde ne tourne pas autour de notre nombril. Le fixer avec admiration ou avec fascination ne peut pas être une politique. Se gargariser du mot de construction du parti n’est en rien une recette pour le construire. S’approprier la conscience des fonctionnements du monde y rapproche bien plus et permet bien plus aussi de rejoindre un jour un autre mouvement de la conscience : celui d’un prolétariat qui tirera les leçons de ses propres expériences. Les autres raccourcis ou prétendus tels mènent dans le mur…