vendredi 23 septembre 2011

Les outils de résistance de la jeunesse Africaine

Y allant chacun de ses capacités, de ses compétences et de ses convictions, la jeunesse africaine développe actuellement divers moyens de résistance au néo-colonialisme confirmé par les récentes agressions que subissent les pays Africains..

Depuis les indépendances des pays africains dans les années 60, les jeunes générations d’Africains entendent incrédules, comme des fables ou des légendes, les histoires sécrètes qui jalonnent les relations de leurs pays respectifs avec la France : Guerres sécrètes, crimes économiques, assassinats politiques, fabrication et protection des dictateurs locaux, coups d’états, etc. Ces derniers temps, la France de Nicolas Sarkozy a décidé de passer des méthodes secrètes aux ultimatums et autres frappes ouvertes, publiques et désinvoltes. Les évènements récents en Côte d’Ivoire et en Libye, les confessions de certaines barbouzes françaises, les confirmations de quelques responsables africains, etc. ont fini par transformer ces légendes supposées en réalités affligeantes pour les fils et filles d’Afrique.
Cependant, les médias occidentaux d’audience mondiale ont décidé d’ignorer les cris d’agonies et autres appels à l’aide des Africains. Ainsi, comme au temps de l’holocauste juif, plusieurs de nos contemporains occidentaux diront comme le peuple allemand devant le jugement de l’histoire :« Nous n’avons jamais rien su de ce qui se passait! » Reconnaissons toutefois que certains français refusent de se faire complices de ces crimes contre l’humanité perpétrés en Afrique ces temps derniers. C’est le cas par exemple du docteur Stéphane GAYET qui, dans une vidéo disponible sur sa page Facebook, fait un exposé très schématique des relations qu'entretient le peuple français avec les pays d'Afrique sub-saharienne. Cette vidéo plaide pour un verdict accordant des circonstances atténuantes au peuple français et éclaire un tout petit peu notre lanterne sur l’attitude du peuple français face aux cris de souffrance des Africains suite aux coups que leur inflige le gouvernement français (https://www.facebook.com/video/video.php?v=1815172033945).

Le fait est que les secrets de la FrançAfrique qui continuent progressivement à être rendus publics tombent sur les plus incrédules des jeunes Africains comme des coups de massue. Ils en ont le cœur gros et désirent absolument le faire savoir. Ils en veulent à la FrançAfrique, à leur dirigeants actuels et la France. Ils en ont honte à la place de leurs dirigeants et des dirigeants français. Et plusieurs jeunes africains ont décidé de passer de l’observation médusée du train de l’histoire à l’action.
Les moyens de la résistance
Y allant chacun de ses capacités, de ses compétences et de ses convictions, la jeunesse africaine développe actuellement divers moyens de résistance au néo-colonialisme confirmé par les récentes agressions que subissent les pays Africains. Sans prétendre à l’uniformité ou à l’unanimité, plusieurs de ces outils foisonnent sur internet et sauront certainement être utiles le moment venu. Nous voulons ici présenter d’une manière non-exhaustive quelques-uns de ces moyens de résistance.
Publications engagées : Le ton critique et incisif des intellectuels africains dans leurs publications et autres articles est monté de quelques crans. Leurs publications sont plus que engagées, de quelque bord que soient leurs auteurs. Tous les chats ne sont plus gris dans la nuit du néo-colonialisme et de la FrançAfrique. Les coupables présumés sont interpellés sans ménagement. Les noms sont cités. Les faits sont dénoncés. Les preuves sont exposées. Des ébauches de solutions aux problèmes de l’Afrique sont émises. La jeunesse africaine prend part au débat et espère se faire entendre.
Facebook, Twitter et Youtube : Les médias Facebook, Twitter et Youtube servent de défouloir à plusieurs jeunes africains. Ils se sont appropriés ces outils et publient à longueur de journée des informations qui soutiennent très souvent leur point de vue sur les conflits en cours en Afrique et dans le monde. Avec ces conflits, ces médias ont connu un essor sans précédent en Afrique. Par eux, les africains semblent vouloir plaquer à la face du monde toutes les informations que les grands médias occidentaux ont décidé de passer sous silence.
Manifestations panafricaines : Infatigablement, les Africains résidents en France et ailleurs dans le monde crient leur colère contre la France au travers de diverses manifestations publiques et grandioses qui ne sont jamais mentionnées dans les médias français. Mieux, ces manifestations sont souvent violemment réprimées par la police française. Une de ces manifestions originale a été baptisée « Kodjo Rouge » : une séance de malédiction de la France prononcée par des femmes africaines portant sur du linge blanc un bandeau rouge entre les jambes, symboles de couches féminines en période de menstrues dont la vue par un intrus dans plusieurs traditions africaines est cause de malédiction.
cameroovoice.com

« La République des mallettes »: On a empêché Gbagbo de parler

Gbagbo devait faire des révélations. L’auteur de « La République des mallettes » l’affirme. Les forces spéciales françaises l’en ont empêché... Qui a peur de voir l’otage de Korhogo publier ses Mémoires ?

Si les forces spéciales françaises n’avaient pas travaillé à son arrestation, le président ivoirien renversé se serait confié en avril à Pierre Péan sur les moeurs financières «spéciales» des dirigeants français.

En ce début d’automne, la France continue de vivre au rythme du «grand déballage » sur la grande corruption internationale que ces dirigeants politiques orchestrent en Afrique et dans le Moyen-Orient, en se retrouvant souvent aux côtés de petits bras de la pègre et de mafieux de haute volée. Au centre de toute cette agitation, le livre de Pierre Péan, un des plus célèbres journalistes d’investigation français, dont le nom est plus qu’évocateur... «La République des mallettes». Le livre trace le portrait du sulfureux Alexandre Djouhri, intermédiaire véreux passé – comme Robert Bourgi – de la Chiraquie à la Sarkozie, avec armes... et mallettes, selon toute vraisemblance.

Le livre de Péan raconte notamment les relations financières malsaines qu’entretiennent depuis les  indépendances les chefs d’Etat français et africains. Il révèle que, juste avant son kidnapping, il devait rencontrer le président Laurent Gbagbo pour évoquer, au cours d’un entretien-vérité, les coulisses des aspects les moins ragoûtants de la relation entre Paris et ses anciennes colonies. Pierre Péan écrit : « Je puis livrer ici un souvenir personnel qui étale la vraisemblance de l’anecdote rapportée par Robert Bourgi. Quelques semaines avant la chute de Laurent Gbagbo, qui se produisit en avril 2011, j’ai obtenu l’accord de celui-ci pour venir le rencontrer à Abidjan, avec un seul ordre du jour : son rôle de « père Noël » vis-à-vis des hommes politiques français, notamment Dominique de Villepin (...) En permettant l’arrestation de Laurent Gbagbo, les forces spéciales françaises ont rendu cette interview impossible».
La phrase de Pierre Péan nous donne de comprendre que beaucoup de personnes «propres sur eux» dans le sérail politique français, au courant du projet de voyage de Péan, ont dû pousser un «ouf» de soulagement en voyant le président renversé humilié – et interdit de parole – à l’hôtel du Golf, quartier général d’Alassane Ouattara et de ses alliés étrangers. Ces milieux-là, qui ont profité du principe établi par Gbagbo selon lequel «le chef a le ventre profond» et doit se taire sur certaines choses, craignent aujourd’hui une perspective : celle des Mémoires plusieurs fois annoncées de Gbagbo. Guy Labertit, l’ami de toujours du président renversé, évoque cette éventualité dans le livre de Péan. « Laurent Gbagbo m’a assuré avoir été sollicité en 2002 par l’entourage de Jacques Chirac pour financer sa campagne présidentielle ».

Tout en refusant de confirmer de manière claire que Gbagbo a cédé aux avances pressantes de l’ex-métropole, Guy Labertit prévient : «Je pense que Gbagbo écrira un jour sa vérité dans un livre, lorsqu’il ne sera plus chef de l’Etat.» Dans le contexte créé par les dernières révélations, l’on peut tout simplement dire que la responsabilité morale de l’ONU, qui assure la garde rapprochée du président renversé, est grande. Il ne faudrait pas que certains milieux hexagonaux, en complicité avec un régime Ouattara, cherchent à l’éliminer. Tout simplement parce qu’il en sait trop..
Le nouveau courrier
source : Cameroonvoice.com

Nedjma, de Kateb Yacine.

Nedjma est un roman de Kateb Yacine, publié en 1956.

Au-delà de la colonisation
Le livre, écrit en en langue française par un Algérien, pourrait bien paraître être un roman issu de la colonisation, et donc forcément contestataire. C’est ce qu’on imagine en premier en lisant Nedjma, puisque de nombreuses scènes écrites nous montrent le racisme presque ordinaire entre colons et colonisés, et la répression contre les militants de l’indépendance algérienne. Néanmoins, Kateb Yacine ne délivre à aucun moment dans son livre un message militant. Plus que de contrer la colonisation, Kateb Yacine pose plutôt la question de la survie d’une nation alors même qu’un autre pays s’approprie son identité. En gros, comment l’Algérie peut se construire, si on essaye d’y apposer le modèle français ? Quelques symboles forts semblent d’ailleurs faire état de cette difficulté : l’un des personnages, en pèlerinage, va se mettre à crier « ma mère Jeanne d’Arc ». C’est un homme âgé, proche de la mort : comment peut-il retrouver « son » histoire dans l’Histoire française ? Deuxièmement, la maîtresse d’école est française, tandis que les jeunes élèves parlent arabe depuis toujours. Cette « langue du dehors », le français, contrarie forcément leur « langue intérieure », l’arabe qu’ils parlent avec leur famille. Petit à petit, les enfants sont donc confrontés à privilégier l’une ou l’autre culture : celle du colon, ou celle de leur famille. Un sentiment assez déstabilisant quand on a une dizaine d’année. Kateb Yacine essaye donc de faire passer l’idée d’une nation qui voudrait se construire, mais qui, paradoxalement, pour se faire entendre, va copier le modèle de celle qui l’envahit. Preuve en est le roman même : Nedjma est l’un des premiers romans algériens en langue française. Auparavant, il n’y a pas réellement de tradition romanesque en Algérie. Kateb Yacine se sert donc de cette langue « romanesque » (le roman est né depuis déjà plusieurs siècles en France) pour écrire un livre profondément algérien : la narration et l’organisation des chapitres ne ressemble pas du tout à la narration européenne.

Une histoire d’identité

Nedjma compte plusieurs protagonistes, mais l’intrigue tourne principalement autour de 5 personnes : Mustapha, Lakhdar, Mourad, Rachid, et Nedjma. Les quatre hommes vont, au fil du roman, découvrir qu’ils sont liés par leur origine : ils sont tous descendants d’une tribu algérienne ancestrale : les Kebloutis. Nedjma, elle, est la femme dont ils sont tous amoureux. Elle aussi descendante de Keblout (chef de la tribu), elle représente finalement le délicat passage entre une Algérie « ancienne » et l’Algérie colonisée : elle est née de la liaison d’un Keblout et d’une Française. Figure absolue du désir pour les personnages, elle n’en reste pas moins insaisissable : elle est mariée. Toute l’ambivalence des personnage se comprend dans le comportement qu’ils ont avec Nedjma : même s’ils la désirent (l’un d’eux va l’observer longuement lorsqu’elle prend son bain en pleine nature), ils ne peuvent l’approcher pour autant (elle est déjà « salie » par le mariage et par le sexe d’un autre homme). Leur identité est également mise en cause : leur tribu ancestrale, au temps du récit, est pratiquement éteinte, d’autant plus que l’Algérie est en plein mouvement. En se raccrochant à Nedjma, le symbole même de cette identité qui s’étiole, ils essayent de se comprendre eux-mêmes. De même, les personnages sont tous plus ou moins des vagabonds : la marche est un élément très important dans le récit de Kateb Yacine. En choisissant des vagabonds, il montre la crise identitaire que peut traverser son peuple. Nedjma, en arabe, signifie l’étoile. Ses cinq branches sont finalement les 5 personnages, à la fois réunis et profondément éloignés.

Un roman poétique

L’écriture du roman mérite elle aussi un peu d’attention : loin d’être exclusivement narrative, elle reprend quelques éléments poétiques. On remarque des éléments du modèle pastoral (histoire de berger, la nature, la campagne et tout ça) : l’un des personnages, enfant, doit s’occuper de chèvres (et l’une meurt). Un autre va, lui, jouer du tambour et danser : ceci peut se rallier à une certaine tradition poétique de la pastorale, qui trouve ses racines chez les Grecs, parlant de la vie des champs et des mœurs des bergers. Cette poésie servait également à montrer la réalité des champs par rapport à celle de la ville, ce qui peut se comprendre, dans Nedjma, comme la réalité de l’Algérie agricole, ancienne, par rapport à l’Algérie colonisée par une France moderne.

L’écriture va quelques fois paraître très saccadée, avec des retours à la ligne fréquents durant des pages entières, à la manière des vers en poésie. De même, il n’y a pas vraiment de continuité logique entre les chapitres, c’est au lecteur de faire les raccordements entre les divers passages afin de reconstituer la trame de l’histoire. A l’image d’une longue poésie, Nedjma décompose la logique pour créer une logique interne au roman : celle de l’écriture, de la musicalité.
Nedjma, c’est à la fois un roman issu d’un contexte historique fort, un certain témoignage d’une nation qui se cherche, mais aussi l’exercice de style d’un écrivain qui tente d’allier une langue et une culture qui sont très différentes. Par ce biais, il réinvente une certaine mythologie Algérienne grâce à la tribu Keblouti et la figure de l’étoile, symboles qui se retrouveront dans d’autres œuvres de l’auteur.

Guerre de l'Otan en Libye : Le meilleur et le pire

Le 22 septembre 2011
C'est de l'étranger que le CNT a tiré d'abord sa légitimité. Mais le gouvernement français ne veut pas reconnaître l'Etat Palestinien qui lui, est légitime depuis 60 ans... depuis toujours..

Conformément à la résolution 1973, ou du moins l'interprétation qu'ils en ont faite, l'OTAN ne devrait-il pas à présent bombarder… les positions du CNT ? En effet, c'est celui-ci qui est désormais le pouvoir et ce sont les autres, les «gueddafistes», qui sont à présent «les rebelles».
C'est donc le nouveau pouvoir, le CNT, qui aujourd'hui «bombarde son propre peuple», à Syrte et ailleurs, et qui tombe sous le coup de la résolution 1973 de l'ONU.

Je plaisante ? A peine. Car on voit ainsi à quoi a été réduit le droit international. C'est le cas aussi de la reconnaissance de l'Etat palestinien. Le Gouvernement français s'était empressé de reconnaître le CNT libyen alors que rien ne prouvait sa légitimité. C'est de l'étranger que le CNT a tiré d'abord sa légitimité. Mais le gouvernement français ne veut pas reconnaître l'Etat Palestinien qui lui, est légitime depuis 60 ans… depuis toujours. Alain Juppé, le ministre des Affaires étrangères français, cherche actuellement, sous mille prétextes, à décourager les palestiniens de présenter leur candidature à l'ONU. On se souvient par contre de la vitalité et de l'énergie dont il avait fait preuve pour convaincre de l'intervention étrangère en Libye puis pour que le CNT occupe, sans attendre, le siège de la Libye à l'ONU.

Ce renversement de situation en Libye où c'est désormais le nouveau pouvoir en place qui bombarde des populations civiles n'a semble-t-il pas été prévu. Il explique la gêne actuelle de l'alliance OTAN-CNT libyen, son hésitation à installer le CNT dans la capitale, et son insistance à annoncer que «la lutte n'est pas finie tant que Gueddafi n'est pas mis hors d'état de nuire». Ces contradictions dévoilent chaque jour les buts réels de l'intervention militaire étrangère aux yeux de l'opinion arabe et mondiale.
Comme par un heureux hasard, l'actualité vient elle-même dénoncer cette situation et ceux qui cherchent à la justifier. Au même moment où le CNT s'installait précautionneusement à Tripoli sous la protection de l'OTAN, les Talibans attaquaient le quartier général de l'OTAN à Kaboul. Où sont les « révolutionnaires », à Kaboul ou à Benghazi ? L'OTAN et les insurgés libyens avaient justifié l'intervention militaire par le rapport de force disproportionné entre les forces du régime de Gueddafi et les insurgés, et afin d'éviter qu'ils soient écrasés. Les résistants afghans eux affrontent une armada de l'OTAN infiniment plus puissante et meurtrière. Un 1er novembre 1954 quelques dizaines d'hommes s'étaient levés contre la France et toute la puissance de l'OTAN derrière elle. Ces hommes là ne demandaient pas qu'on fasse la révolution à leur place.
Les révolutions arabes continuent de charrier le meilleur et le pire. Je lisais dans un journal français (« le Nouvel Observateur » 13 septembre 2011) un reportage sur une jeune Libyenne de 24 ans qui s'enorgueillait d'avoir fourni des renseignements à l'OTAN, par le relais d'Eldjazeera, sur les cibles libyennes à attaquer, quand l'intervention militaire se préparait. Elle décrit tout cela avec force détails. Elle rodait, le jour, la nuit, autour des sites, prenait des notes, utilisait plusieurs portables. Vrai ou faux ? On finit par se méfier de tout tant l'intoxication médiatique a pris des proportions nouvelles. Mais c'est significatif d'un état d'esprit où on ne sait même plus ce qu'est la trahison, où elle est banalisée, voire valorisée. Ici 50 ans après l'indépendance, en Algérie, une famille se vantera d'avoir été proche de la France pendant la colonisation, comme d'un label de distinction sociale. Un autre algérien, résident pourtant en Algérie, et même parfois haut fonctionnaire, se vantera lui d'avoir la double nationalité algérienne et française. Il vous expliquera que «c'est uniquement pour des raisons pratiques, pour ne pas avoir à demander de visa», sans se rendre compte qu'il exprime ainsi son peu de considération pour 2 nationalités, aussi bien la Française que l'Algérienne en réduisant un acte majeur à une raison si triviale. Et on les verra souvent, est-ce un hasard, justifier l'intervention étrangère.

LES NOUVEAUX INTELLECTUELS ORGANIQUES
Dans les CNT qui fleurissent actuellement, ici des intellectuels syriens connus appellent à l'intervention étrangère; certains d'entre eux ont la double nationalité : française et syrienne. Là ce sont des cadres intellectuels libyens de nationalité anglaise ou américaine qui avaient appelé l'OTAN à l'aide. On assiste à l'émergence d'une nouvelle catégorie d'intellectuels organiques. Ils ne sont pas comme l'émigration politique intellectuelle du siècle passé qui vivait difficilement et clandestinement dans les pays occidentaux. Ils s'en distinguent par le fait qu'ils bénéficient en général d'une situation confortable, dans des universités occidentales, ou dans les médias chargés d'émettre en direction des pays arabes comme la BBC, France 24 etc. Grâce à la lutte des peuples arabes et après avoir été longtemps ignorés, ils bénéficient désormais de la sollicitude des plateaux de télévision des grands medias occidentaux. Le message, bien que feutré, est clair : «nous vous avons accueilli longtemps, il est temps de nous rendre nos bienfaits ». Ces nouveaux intellectuels organiques semblent être libres et indépendants de pensée. Ne dénoncent-ils pas les pouvoirs dans leur pays. Mais les apparences peuvent être trompeuses. Qu'on y prête attention et on s'apercevra qu'il n'y a jamais, chez eux, la moindre critique du pouvoir du pays où ils vivent où dont ils ont pris la nationalité, le Royaume Uni, La France ou les Etats-Unis. Gueddafi ou Bachir El Assad seront dénoncés mais pas l'action de la France au Sénégal ou en Afghanistan. Pas celle des Etats Unis en Irak ou vis à vis de la Palestine. Comment dénoncer en effet ceux qui vous rémunèrent, dans les universités desquels vous enseignez. Ces nouveaux intellectuels organiques ressemblent comme une goutte d'eau aux mêmes de leur pays natal. A la différence que leur complaisance à l'égard du pouvoir concerne celui du pays occidental où ils vivent.

La mondialisation devient chez eux alors une idéologie de justification leur permettant de masquer toutes ces contradictions ou d'essayer de les concilier, de vivre avec. Elle se transforme en la théorie d'un monde où la nationalité, l'indépendance n'ont plus de réalité et d'utilité si ce n'est dans la vision nostalgique d'une génération qui, comme ils la critiquent, « s'accroche aux idéaux des années 70 et à l'épopée de la lutte anticoloniale et du mouvement de libération ».C'est ainsi que ce sont multipliées, ces derniers temps, sous la plume des nouveaux intellectuels organiques, des analyses qui convergent étrangement toutes vers la justification du droit d'ingérence et des interventions militaires actuelles. Elles puisent d'une manière ou d'une autre leur inspiration dans les théories qui proclament «la fin de l'Histoire», l'universalité du capitalisme occidental, la généralisation de la communication grâce aux nouvelles technologies et donc la fin des antagonismes du 20éme siècle entre l'Occident impérial et le reste du monde, entre pays dominants et pays dominés. Ainsi nous est proposée sous le couvert d'un modernisme de pacotille une réédition de la vieille idéologie colonialiste et de quoi justifier la remise en cause de l'acquis essentiel des révolutions du 20éme siècle : la libération de la domination étrangère et la souveraineté nationale. Ce qu'on nous propose, en fait, c'est un Alzheimer historique.

LA BRIGADE DE TRIPOLI

Sur la chaîne France 24, les 8, 10 et 11 septembre, un reportage passe en boucle, au sujet de la «brigade de Tripoli», une brigade de «rebelles» libyens composés d'émigrés arabes binationaux, d'Angleterre, des USA, d'Irlande... Le reportage vise, d'évidence, à convaincre du rôle joué par les «rebelles libyens» dans la prise de Tripoli. Toujours les mêmes images : armes flambant neuf fournis par l'OTAN, rien à voir avec la Kalach' traditionnelle du « rebelle », débauche de tirs nourris en l'air ou à l'aveuglette, V de la victoire devant les caméras, un ennemi «gueddafiste» invisible, des insurgés qui font retraite pour laisser l'OTAN nettoyer la place. Le héros du reportage, Sam, un homme jeune, la trentaine, de père libyen et de mère irlandaise. Propre, net, rasé de frais, barbe claire effilée, soignée, des gants noirs, une tenue de camouflage élégante, un vrai héros de cinéma. Il ajuste posément, devant la caméra, comme au stand de tir, au loin, un «gueddafiste» juché sur un pickup. Celui-ci ne bouge pas, comme pour la pose, avant d'être abattu et de s'écrouler. Il ne restait plus à notre héros qu'à souffler sur le canon de son arme, comme dans les westerns. Puis il part à l'assaut avec sa brigade. Le commentateur français, soudain islamophile, nous dit que la brigade n'a rien bu ni mangé depuis le matin, vu le Ramadhan. Mais celui qui a monté le reportage a laissé trainer un plan qui surprend notre héros Sam la cigarette aux lèvres en plein jeûne. A la fin du reportage (du film j'allais dire) Sam confie tristement mais virilement qu'un de ses amis est mort et qu'il va devoir annoncer la nouvelle à ses parents à son retour en Grande Bretagne. Puis il s'éloigne lentement du champ de la camera. Coupez !

Tout cela peut prêter à sourire. Mais on ne peut s'empêcher d'en être peiné et de se demander laquelle de leurs deux nationalités ces binationaux servent. Mais aussitôt posée, la question parait injuste. Injuste envers l'immense majorité des émigrés arabes en Europe qui accueillent comme nous, avec réserve et méfiance les appels à l'intervention étrangère, et dont le sentiment national est d'autant plus fort, qu'il est renforcé par leur éloignement du pays et les atteintes à leur identité et leur dignité. C'est notamment le cas des centaines de milliers d'intellectuels et de chercheurs arabes qui se trouvent à l'étranger faute des conditions du travail scientifique dans leur pays. Ceux-là sont bien placés pour connaitre la réalité des pays où ils vivent et les mécanismes de domination.

Ils en témoignent souvent d'autant plus lucidement. Ils font partie de ce que le monde arabe a de meilleur. Mais on ne les verra eux, jamais, sur les plateaux de télévision. Le piège est en effet énorme et nouveau: Créer la suspicion envers ceux des nôtres qui ont émigré et qui sont partis pour des raisons économiques ou autres, et qui ne ressemblent en rien à une certaine émigration de confort. Empêcher la jonction de l'intelligentsia arabe, aussi bien celle vivant au pays qu'à l'étranger, dans l'immense élan qui se dessine de réveil du monde arabe, et de volonté de démocratisation et de modernisation. La crise libyenne est décidément pleine d'enseignements.

Djamel LabidiQuotidien d'Oran.

jeudi 22 septembre 2011

Création d’un Etat palestinien : lettre adressée par Hugo Chavez au secrétaire général de l’ONU

Hugo CHAVEZ
 
Miraflores, le 17 septembre 2011
Son Excellence
Monsieur Ban Ki-Moon
Secrétaire général
Organisation des Nations Unies
Monsieur le Secrétaire général ;
Honorables représentants des peuples du monde,
Je m’adresse à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies, à cette grande tribune où sont représentés tous les peuples de la Terre, pour réaffirmer aujourd’hui et en ce lieu l’appui total du Venezuela à la reconnaissance de l’État de Palestine, au droit de la Palestine de se convertir en un État libre, souverain et indépendant. Il s’agit là d’un acte de justice historique envers un peuple qui porte en soi depuis toujours toute la douleur et toute la souffrance du monde,
Le grand philosophe français Gilles Deleuze a dit, empruntant l’accent de la vérité, dans son ouvrage mémorable La grandeur de Yasser Arafat : La cause palestinienne est avant tout l’ensemble des injustices que ce peuple a subies et continue de subir. Elle est aussi – oserai-je ajouter – une volonté de résistance permanente et irréductible qui est d’ores et déjà inscrite dans la mémoire héroïque de la condition humaine. Une volonté de résistance qui sourd de l’amour pour la terre. Mahmoud Darwish, cette voix infinie de la Palestine possible, nous parle depuis le sentiment et la conscience de cet amour :
Qu’avons-nous besoin du souvenir
le Carmel est en nous
et sur nos paupières pousse l’herbe de Galilée
Ne dis pas : Que ne courrions-nous pas comme un fleuve pour le rejoindre
Nous sommes dans la chair de notre pays
Il est en nous
Contre ceux qui soutiennent à tort que ce que le peuple palestinien a souffert n’est pas un génocide, Deleuze soutient avec une lucidité implacable : D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été. C’est là - comment dire ? – le degré zéro du génocide : décréter qu’un peuple n’existe pas ; lui nier le droit à l’existence.
À ce sujet, saluons la raison le grand écrivain espagnol Juan Goytisolo lorsqu’il affirme catégoriquement : La promesse biblique de la terre de Judée et de Samarie aux tribus d’Israël n’est pas un contrat de propriété entériné par-devant notaire qui autorise à expulser de leur terre ceux qui y sont nés et qui y vivent. Aussi la solution du conflit du Moyen-Orient passe-t-elle forcément par la justice à rendre au peuple palestinien : telle est la seule voie si l’on veut conquérir la paix.
Nous souffrons et nous indignons en constatant que ceux qui ont subi l’un des pires génocides de l’Histoire se sont convertis en bourreaux du peuple palestinien ; nous souffrons et nous indignons en constatant que le legs de l’Holocauste est la Nakba. Il est simplement indignant tout court de constater que le sionisme continue de recourir au chantage de l’antisémitisme contre ceux qui s’opposent à ses sévices et à ses crimes. Israël a instrumentalisé et instrumentalise d’une façon éhontée et vile la mémoire des victimes. Et il le fait pour pouvoir agir en toute impunité contre la Palestine. Il va sans dire, au passage, que l’antisémitisme est une plaie occidentale, européenne, dont les Arabes ne sont pas partie prenante. De plus, n’oublions pas en plus que c’est le peuple sémite palestinien qui souffre de l’épuration ethnique pratiquée par l’État colonialiste israélien.
Qu’on me comprenne bien : une chose est de refuser l’antisémitisme, autre chose, et une autre, très différente, est d’accepter passivement que la barbarie sioniste impose au peuple palestinien un régime d’apartheid. D’un point de vue éthique, quiconque refuse la première doit condamner la seconde.
Qu’ils me soit permise une digression nécessaire : il est franchement abusif de confondre sionisme et judaïsme ; nombre d’intellectuels juifs, tels Albert Einstein et Erich Fromm, se sont chargés de nous le rappeler au fil du temps. Et, aujourd’hui, de plus en plus de citoyens conscients au sein même d’Israël, s’opposent ouvertement au sionisme et à ses pratiques terroristes et criminelles.
Il faut le dire clairement : le sionisme, comme vision du monde, est foncièrement raciste. Ces affirmations de Golda Meir, d’un cynisme atterrant, en sont une preuve criante : Comment pourrions-nous rendre les territoires occupés ? Il n’y a personne à qui les rendre ! Ce qu’on l’on appelle les Palestiniens n’existe pas. Ce n’était pas comme s’il y avait eu un peuple en Palestine, qui se considérait comme le peuple palestinien, et que nous étions venus, les avions jetés dehors et leur avions enlevé leur pays. Ils n’existaient pas.
Rappelons-nous : c’est dès la fin du XIXe siècle que le sionisme a parlé du retour du peuple juif en Palestine et de la création d’un État national qui lui soit propre. Cette prise de position s’imbriquait parfaitement dans le colonialisme français et britannique, comme il ferait ensuite dans l’impérialisme yankee. L’Occident a, depuis toujours, appuyé et encouragé l’occupation sioniste de la Palestine par la voie militaire.
Lisez et relisez donc ce document qui est connu historiquement comme la Déclaration de Balfour de 1917 : le gouvernement britannique s’arrogeait la faculté de promettre aux juifs un foyer national en Palestine, en dénigrant délibérément la présence et la volonté de de ses habitants. Et rappelons que chrétiens et musulmans ont vécu en paix, des siècles durant, en Terre sainte jusqu’à ce que le sionisme ait entrepris de la revendiquer comme sa propriété entière et exclusive.
Rappelons encore que, dès la deuxième décennie du XXe siècle, le sionisme, profitant de l’occupation coloniale de la Palestine par la Grande-Bretagne, a commencé à développer son projet expansionniste. Et qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le peuple palestinien verrait sa tragédie empirer par son expulsion à la fois de son territoire et de l’Histoire. La résolution 181 des Nations Unies – ignominieuse et illégale – recommanda en 1947 la partition de la Palestine en un État juif, en un État arabe et en une zone sous contrôle international (Jérusalem et Bethléem), concédant ainsi – quelle honte ! – 56% du territoire au sionisme pour qu’il y constitue son État. Cette Résolution violait de fait le droit international et bafouait d’une manière flagrante la volonté des grandes majorités arabes : le droit des peuples à l’autodétermination devenait lettre morte.
De 1948 à nos jours, l’État sioniste a poursuivi sa stratégie criminelle contre le peuple palestinien. Pour ce faire, il a toujours pu compter sur un allié inconditionnel : les États-Unis d’Amérique. Et cette inconditionnalité se traduit par un fait bien concret : c’est Israël qui oriente et fixe la politique internationale étasunienne au Moyen-Orient. Edward Saïd, cette grande conscience palestinienne et universelle, soutenait avec force raison que tout accord de paix qui se construirait sur l’alliance avec les USA, loin d’amenuiser le pouvoir du sionisme, le confortera.
Toutefois, contrairement à ce qu’Israël et les États-Unis prétendent faire croire au monde à travers les multinationales de la communication et de l’information, ce qui est arrivé et ce qu’il continue d’arriver en Palestine n’est pas – disons-le avec Saïd – un conflit religieux : c’est un conflit politique marqué du sceau du colonialisme et de l’impérialisme ; ce n’est pas un conflit millénaire : c’est un conflit contemporain ; ce n’est pas un conflit qui est né au Moyen-Orient : c’est un conflit qui est né en Europe.
Quel était et quel est encore le nœud du conflit ? Le fait qu’on privilégie dans les discussions et les analyses la sécurité d’Israël, jamais celle de la Palestine. L’histoire récente le corrobore : il suffit de rappeler la nouvelle équipée génocidaire déclenchée à Gaza par Israël à travers l’opération Plomb fondu.
La sécurité de la Palestine ne peut se réduire à la simple reconnaissance d’un auto-gouvernement et d’un auto-contrôle policier limités dans ses « enclaves » de la Rive Ouest du Jourdain et de la bande de Gaza, tout en ignorant non seulement la création de l’État palestinien dans les frontières antérieures à 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale, les droits de ses nationaux et le droit de son peuple à l’autodétermination, mais encore le droit à la compensation et le droit au retour de la moitié de la population palestinienne dispersée dans le monde entier, aux termes de la Résolution 194.
Il n’est pas croyable qu’un pays, Israël, qui doit son existence à une résolution de l’Assemblée générale puisse mépriser à ce point les résolutions émanant des Nations Unies ! Voilà ce que dénonçait le père Miguel D’Escoto quand il réclamait la fin du massacre de la population de Gaza fin 2008 et début 2009.
Monsieur le Secrétaire général ;
Honorables représentants des peuples du monde,
On ne saurait ignorer la crise des Nations Unies. Nous avons soutenu en 2005, devant cette même Assemblée générale, que le modèle des Nations Unies était épuisé. Le fait que le débat sur la question de Palestine ait été ajourné et qu’on soit en train de le saboter ouvertement en est une nouvelle confirmation.
Washington ne cesse de répéter depuis plusieurs jours qu’il opposera son veto, au Conseil de sécurité, à ce qui sera une résolution majoritaire de l’Assemblée générale : à la reconnaissance de la Palestine comme membre de plein droit de l’ONU. Nous avons d’ores et déjà déploré, aux côtés des nations sœurs qui constituent l’Alliance bolivarienne des peuples de Notre Amérique (ALBA), dans la Déclaration de reconnaissance de l’État de Palestine, qu’une aspiration si juste soit bloquée par ce biais. L’Empire, nous le savons tous, prétend dans ce cas comme dans d’autres imposer un deux-poids-deux-mesures dans l’arène internationale : c’est là la double morale yankee qui, tout en violant le droit international en Libye, permet à Israël de faire ce qu’il lui chante, devenant ainsi le principal complice du génocide que la barbarie sioniste commet contre les Palestiniens. Je rappelle une phrase de Saïd qui met bien le doigt sur la plaie : compte tenu des intérêts d’Israël aux États-Unis, la politique de ce pays au Moyen-Orient est donc israélocentriste.
Je voudrais conclure en faisant entendre la voix de Mahmoud Darwish dans son mémorable poème Sur cette terre :
Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre
il y a sur cette terre,
le commencement des commencements,
la fin des fins.
On l’appelait Palestine et on l’appelle désormais Palestine.
Madame, je mérite, parce que vous êtes ma dame,
je mérite de vivre.
Elle continuera de s’appeler la Palestine. La Palestine vivra et vaincra ! Vive la Palestine libre, souveraine et indépendante !
Hugo Chávez Frías
Président de la République bolivarienne du Venezuela
URL de cet article 14684
http://www.legrandsoir.info/creation-d-un-etat-palestinien-lettre-adressee-par-hugo-chavez-au-secretaire-general-de-l-onu.html

Le « printemps arabe » et les médias : maljournalisme, mensonges et mauvaise foi

Quel ennemi choisir pour cimenter l'UE?

Mercredi 21 septembre 2011
 
Moins de deux ans se sont écoulées depuis l’annonce solennelle par l’Union européenne de l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne (document qui était destiné à marquer le passage de l’UE vers un nouveau niveau d’intégration). L’un des principaux objectifs était de forger une grande Europe avec une identité politique commune. Le Vieux Continent était supposé acquérir enfin un rôle global correspondant à son immense potentiel économique. Et la prospérité économique aurait dû suivre.
Aujourd’hui, il semble étrange de s'en souvenir. L’Union européenne traverse une grave crise qui touche les principes fondamentaux de l’Europe unie. Tout a commencé par la dette publique de la Grèce, mais ce n’est qu’une manifestation partielle du problème essentiel: le déséquilibre entre le degré d’intégration politique et économique des pays membres. Le fossé entre la France et l’Allemagne, qui représentaient toujours la locomotive d’intégration de l’Europe et se trouvent actuellement du côté opposé dans le conflit libyen, a ajouté une nouvelle dimension aux circonstances actuelles. La droitisation des dispositions sociales, que l’on constate pratiquement dans toute l’Europe occidentale, conduit à la hausse de l’euroscepticisme auquel les politiciens de premier plan doivent répondre. Les Européens ont cessé de comprendre l’intérêt de l’intégration.

Finalement, la perspective autrefois impensable de l’effondrement de l’euro et même de l’Union européenne, ce dont seuls les marginaux parlaient récemment, est devenue un thème légitime. Il est toujours difficile de se l’imaginer en pratique ne fût-ce parce que l’ampleur des pertes bloquera tout profit éventuel pour certains Etats. Et il est tout à fait possible que les grandes puissances qui définissent la politique européenne trouvent rationnel de continuer à porter sur leurs épaules le fardeau, car les autres options coûteraient plus cher. Bien qu’on ignore comment y parvenir étant donné que les politiciens sont contraints de tenir compte de l'opinion publique.

Il sera impossible d’éviter les transformations radicales qui changeront probablement les principes fondamentaux de l’intégration européenne. Et tout le monde en prend progressivement conscience, bien qu’au niveau officiel on n’ose pas encore en parler. Le défaut de paiement de plus en plus probable de la Grèce devrait ouvrir les vannes, et la discussion constructive (ou peut-être paniquée) des options remplacera le silence et le semblant que tout s’arrangera.

L’une des principales composantes de la confusion dans la conscience politique européenne est le fait que l’intégration dans sa notion initiale s’est conclue par un grand succès. Le principal objectif de ce projet lancé par les politiciens de premier plan au milieu du XXe siècle était très précis: empêcher de nouvelles guerres entre la France et l’Allemagne qui transformaient à chaque fois le Vieux Continent en arène de conflits fratricides.

Aujourd’hui, aucun futurologue européen, même le plus réactionnaire et le plus alarmiste, ne peut s’imaginer une guerre franco-allemande, et ce grâce à l’intégration. Mais de manière paradoxale ce résultat érode la construction sur laquelle il repose. La crainte de la dévastation, qui guidait les leaders de l’époque précédente, a disparu depuis longtemps. Les jeunes Européens ne craignent pas une guerre – ni classique, provoquée par la rivalité des puissances continentales, ni nucléaire, qui a tenu le monde en suspens durant les années de confrontation idéologique. Ils ne croient pas en son éventualité. De plus, après le départ de l’ancienne génération d’hommes politiques (Kohl, Chirac, H. W. Bush, Andreotti, etc.), qui ont personnellement connu la Seconde guerre mondiale, le seuil de l’usage de la force s'est abaissé: depuis la fin des années 1990, les principales puissances européennes ont déjà participé à quatre grands conflits.

Aujourd’hui, la France et la Grande-Bretagne semblent être retournées 50 ans en arrière: la campagne libyenne fait penser à la revanche pour la crise de Suez. Mais à l’époque, l'échec de l’intervention franco-britannique en Afrique du Nord signifiait le déclin de leur force individuelle et la nécessité de s’unir dans un cadre paneuropéen (ce n’est pas par hasard que la Communauté européenne a été officiellement créée quelques mois plus tard). Or, le succès actuel (du moins dans l’interprétation des protagonistes) signifie, au contraire, l'abandon des méthodes paneuropéennes dans la tentative de récupérer leur statut de grandes puissances, au moins à l'échelle régionale. C’est une autre psychologie et, par conséquent, une autre politique.

A noter dans ce contexte le paradoxe dans le cas de l’Allemagne. Après la Seconde guerre mondiale, la priorité de la politique européenne des puissances victorieuses consistait à "pacifier" l’Allemagne, à lui faire oublier son bellicisme et ses ambitions. On y est parvenu grâce aux efforts conjoints: difficile de trouver un peuple aux dispositions plus pacifiques que les Allemands. Mais au lieu de protéger et de chérir ce succès, aujourd’hui les alliés de Berlin se plaignent amèrement de ne pas pouvoir l’obliger à endosser un fardeau plus lourd dans le domaine militaire, de l'Afghanistan à la Libye. Bien qu’il soit utile de se souvenir du proverbe: Il ne faut pas réveiller le chat qui dort.
La cause de la dégradation actuelle est l’épuisement du paradigme d’intégration de la seconde moitié du XXe siècle. L’Union européenne a toujours été un projet politique. Son seul aspect économique ne lui permettra pas de s’en sortir. Or, on ne distingue aucun objectif majeur et aucun ennemi commun capable de jouer un rôle unificateur. A l’exception d’un seul, mais sa conceptualisation est au contraire susceptible de détruire définitivement la structure de l’Union.
Il s’agit de "l’ennemi" interne: les communautés musulmanes qui se trouvent aujourd’hui au centre des débats tumultueux sur le multiculturalisme. Les nations européennes, effrayées par l’avalanche des changements, se concentrent sur les manifestations les plus visibles de la mondialisation. La xénophobie fait partie de la tradition européenne des Etats-nations. Et dans la situation actuelle, la xénophobie nationaliste et réactionnaire rejoint la xénophobie libérale. La première se fonde sur les notions traditionnelles du "sang et du sol", et la seconde sur la primauté des valeurs contemporaines, qui sont rejetées par les immigrants fanatiques et ultraconservateurs.
Le scénario de "l’éveil européen" basé sur la défense des valeurs du Vieux Continent contre les immigrés paraît fantastique. Il va à l’encontre du vecteur du développement intellectuel et politique des dernières décennies, est susceptible de provoquer de graves troubles sociaux et est notoirement destructeur. Toutefois, au cours des dernières années, beaucoup de choses qui paraissaient impossibles et incroyables à une époque ont commencé à prendre forme.
 
par Fedor Loukianov