dimanche 21 août 2011

Londres. Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ?

9 août 2011
Pourquoi donc est-ce que ce sont toujours les mêmes zones qui s’enflamment, quelles qu’en soient les causes ? Est-ce purement accidentel ? Ou y aurait-il un rapport avec la race, la classe sociale, la pauvreté institutionnalisée et le caractère sinistre de la vie quotidienne ? Pris dans leurs idéologies pétrifiées, les politiciens de la coalition (y compris ceux du nouveau parti travailliste, qui pourrait tout aussi bien participer à un gouvernement d’unité nationale si la récession se poursuit) ne peuvent pas le dire, car les trois partis [Conservateur, Libéral-démocrate et Nouveau Travailliste] sont chacun responsables de la crise. C’est eux qui ont créé le gâchis.

Ils privilégient les riches. Ils font savoir que les juges et les magistrats devraient donner l’exemple en infligeant de lourdes peines de prison aux protestataires armés de sarbacanes. Ils ne remettent jamais sérieusement en cause le fait qu’aucun policier n’ait jamais été puni alors que plus de mille personnes sont mortes depuis 1990 alors qu’elles étaient en détention. Quel que soit le parti ou la couleur de la peau du parlementaire, il débite les mêmes clichés. Oui, nous savons que la violence dans les rues de Londres est déplorable. Oui, nous savons qu’il n’est pas bien de piller les magasins. Mais pourquoi ces choses arrivent-elle maintenant ? Pourquoi ne sont-elles pas arrivées l’année passée ? Parce que des griefs s’accumulent avec le temps, parce que lorsqu’un jeune citoyen noir d’un quartier défavorisé meurt par la volonté du système [samedi, 6 août 2011, Mark Duggan, âgé de 29 ans, a été tué par la police, dans le quartier paupérisé de Tottenham, dans le nord de Londres], cela donne le signal pour le déclenchement d’une contre-offensive.
Et cela pourrait encore s’aggraver si les politiciens et l’élite du monde des affaires, soutenus par une télévision d’Etat soumise et par les réseaux (journaux et TV) de Rupert Murdoch, échouent à s’occuper de l’économie et punissent les secteurs pauvres et défavorisés pour des politiques gouvernementales qu’ils ont eux-mêmes promues depuis plus de trois décennies. Ils ne peuvent pas éternellement déshumaniser l’« ennemi » chez eux ou à l’étranger, semer la peur et procéder à des détentions sans procès.
S’il y avait dans ce pays un réel parti d’opposition, il serait en train de revendiquer le démantèlement de l’échafaudage fragile du système néo-libéral avant qu’il ne s’écroule et lèse encore plus de gens. Partout en Europe les traits distinctifs qui séparaient jadis le centre gauche du centre droit, les conservateurs des sociaux-démocrates, ont disparu. L’uniformité des politiques officielles dépossède les secteurs les moins privilégiés – autrement dit la majorité – de l’électorat.
Les jeunes Noirs chômeurs ou sous-employés à Tottenham, à Hackney, à Ensfield et à Brixton savent très bien que le système est contre eux. Les beuglements des politiciens n’ont pas d’impact sur la plupart des gens, et encore moins sur ceux qui sont en train d’allumer des feux dans les rues. Les incendies seront éteints. Il y aura probablement quelques enquêtes pathétiques pour découvrir pourquoi Mark Duggan a été abattu, des regrets seront exprimés, des fleurs seront envoyées par la police pour ses funérailles. Les protestataires arrêtés seront punis, et tout le monde lancera un soupir de soulagement et passera à autre chose jusqu’à ce qu’une nouvelle explosion se produise.
Tariq Ali
* Traduction A l’Encontre. Paru en français sur le site de A l’encontre.

Chili : Sortir de classe pour faire la lutte de classes

Le mouvement étudiant convoque les plus grandes mobilisations depuis la fin de la dictature en 1990

SANTIAGO – « Nous ne nous y attendions pas ! » a affirmé Camila Vallejos, présidente de la Fédération étudiante de l’Université du Chili, à propos de la grandeur inattendue de la manifestation du 16 juin dernier. Entre 80 000 (selon la police) et 120 000 personnes (organisateurs) ont défilé sur la Alameda, avenue principale de Santiago, portant le nombre de manifestantes et manifestants à 200 000 dans toutes les villes du pays. Cette surprenante grève étudiante s’inspire d’une vague de luttes sociales qui ne dérougit pas au pays de Salvador Allende.

Plus de trois cents établissements secondaires et universitaires occupés [1] et des dizaines de manifestations chaque semaine : le mouvement étudiant a rompu la scène politique au Chili. Leurs demandes sont le financement adéquat de l’éducation publique, la fin de l’endettement étudiant par une réforme des programmes de bourses et un contrôle plus serré sur les institutions privées pour empêcher l’activité lucrative.
Avec l’appui des professeurs, des fonctionnaires et même des recteurs des deux plus grandes universités dites « traditionnelles », les étudiants jouissent d’un soutien inédit. Ils en ont contre une éducation de marché qui enrichit les entreprises et les banques sur leur dos tout en favorisant les inégalités sociales. Ils se sont rebellés contre le discours lénifiant du gouvernement pour qui la « compétitivité » est la solution au naufrage de l’éducation publique.
Les pièges d’une éducation de marché
Comme dans tous les domaines de la société chilienne, le système d’éducation s’est ouvert sans retenue à la privatisation suite aux réformes économiques de la dictature (1973-1990). Jusqu’en 1973, le Chili avait l’un des plus prestigieux systèmes universitaires publics d’Amérique latine. Durant la dictature, l’Université du Chili a été démembrée et chacune de ses composantes régionales a été soumise au dogme de l’autofinancement. Prises au piège d’un sous-financement chronique, les universités publiques chiliennes ont refilé la facture à l’étudiant et progressivement adopté des stratégies mercantiles. Les conséquences négatives se multiplient : frais de scolarité galopants, infrastructures désuètes, collaboration incestueuse avec les entreprises, sous-investissement des disciplines non marchandes, précarisation du travail de professeur-e, stagnation des salaires des fonctionnaires, etc. Surtout, les universités publiques doivent faire face à la compétition grandissante d’institutions privées, les obligeant à augmenter les frais de scolarité en réduisant leurs dépenses.
Un marché d’universités privées a éclos depuis les années 1990. Près d’une quarantaine d’institutions privées offrent des diplômes et des parcours universitaires. Ces entreprises ne reçoivent pas une subvention directe, mais elles profitent de nombreux avantages fiscaux pour leur développement immobilier et d’un système de prêts garantis par l’État pour les étudiantes et étudiants. Les universités privées ont en grande partie capté l’augmentation de la population étudiante durant la dernière décennie. Puisant principalement dans la population qui n’accède pas aux grandes universités publiques, qui demeurent les plus prestigieuses, le secteur privé a créé un marché de titres et diplômes pour une population jeune en soif d’ascension sociale. La qualité de l’éducation (et donc la reconnaissance des diplômes) connait des variations abyssales d’un établissement à l’autre. Par conséquent, l’État ne fournit plus que 25 % du budget de l’éducation universitaire, alors que dans les pays de l’OCDE (dont le Chili est devenu membre récemment) la moyenne est un financement à hauteur de 85 %.
Le système d’éducation primaire et secondaire n’est pas en meilleur état. L’éducation publique est administrée par les municipalités ce qui, à cause de l’écart de leur revenu, ségrègue la population étudiante selon leur classe sociale. De plus, la course à la compétition dans le système scolaire a été exacerbée par l’augmentation des collèges dits « particuliers », subventionnés par l’État, mais administrés par des « souteneurs » privés, souvent rattachés à des réseaux corporatifs à but lucratif. Les étudiantes et étudiants du secondaire revendiquent depuis des années le retour de l’éducation publique dans le giron de l’État central.
L’endettement étudiant enrichit les banques
Avec un salaire moyen quatre fois moins élevé que dans les pays développés, le Chili présente cependant les frais de scolarité parmi les plus élevés au monde. Cela est dû à l’idéologie conservatrice selon laquelle « les familles » et « les individus » et non l’État sont responsables de leur propre éducation. Les taux d’endettement des jeunes Chiliennes et des jeunes Chiliens atteignent des niveaux affolants et plusieurs économistes commencent à redouter la capacité de remboursement de ces futurs travailleurs. Seules les banques profitent et les entreprises éducatives profitent de cet endettement.
Le financement individuel est un système inefficace, injuste et insoutenable, affirme Manuel Riesco, économiste progressiste du Centre d’études pour un développement alternatif [2]. Le montant des crédits étudiants avec garantie de l’État représente une énorme ponction sur les revenus des futurs travailleuses et travailleurs, gonflés indûment par des intérêts (établis à 6 % actuellement) de loin supérieur à l’inflation et la croissance des salaires. C’est la population des secteurs populaires qui seront les grands perdants. Pendant ce temps, les universités s’arrachent les étudiants à coup de campagnes publicitaires dix fois plus couteuses que leur programme de bourses.
L’augmentation du temps de travail est une autre conséquence perverse. La majorité des étudiantes et des étudiants chiliens travaillent durant leurs études. De nombreux jeunes professionnels précaires suivent une foule de diplômes, maîtrises, spécialisation et autre formation continue dans l’espoir d’améliorer la compétitivité de leur profil sur le marché du travail. Si l’on inclut la formation universitaire dans le temps de travail, on s’aperçoit que les jeunes font facilement des semaines de travail de 60 à 80 heures.
Mouvement massif et agressif
La protestation s’est principalement levée en réplique à la réforme de l’éducation postsecondaire annoncée cette année par le président Piñera et son ministre de l’éducation, Joaquin Lavin [3]. La grève étudiante puis l’occupation d’une université privée reconnue au mois d’avril, l’Université centrale, a donné l’étincelle qu’il fallait pour détoner le mouvement. La résistance à la vente de feu de l’Université centrale à un conglomérat privé a impulsé la mobilisation des fédérations étudiantes d’universités privées. La campagne de la Confech, confédération des grandes universités traditionnelles, a ensuite réussi à agglomérer les différentes facultés derrière un discours clair et unificateur. Après avoir tranquillement bâti un rapport de force et ses alliances durant les derniers mois, son appel à la grève a été suivi immédiatement et massivement dans les universités et les lycées. L’union inédite des écoles secondaires, des universités publiques et des universités privées fait la force du mouvement actuel.
L’automne étudiant déstabilise un gouvernement de droite déjà affaibli par de mauvais sondages. Le gouvernement Bachelet avait été fortement malmené par un soulèvement étudiant en 2006, mais la présidente avait pu le décompresser par une stratégie de concertation sociale. Cette fois-ci, les fédérations étudiantes s’opposent à toute table de négociation sans engagement préalable du gouvernement à des réformes concrètes.
Après une première année sans conflit majeur, voilà que le président chilien Sebastian Piñera ne sait plus où donner de la tête. Pendant que stagne la reconstruction des régions affectées par le tremblement de terre de 2010, le gouvernement (de droite) est incapable de faire avancer ses projets de loi face à un parlement contrôlé par l’opposition (centre-gauche). Cependant, c’est l’opposition de la rue qui ébranle le plus durement le gouvernement. Le rejet du projet HidroAysén, la construction par des compagnies étrangères d’une mégacentrale hydroélectrique en Patagonie, a donné lieu à de gigantesques protestations spontanées au cours du mois de mai. À leur tour, les étudiantes et étudiants ont pris la rue dans tout le pays pour revendiquer une éducation publique et gratuite. Un mouvement dans lequel se reconnaissent toutes les luttes contre le néolibéralisme.
Antoine Casgrain
(Santiago, 21 juin 2011)

En Ethiopie, la famine côtoie l’abondance

21 Juillet 2011

Alors que des millions de personnes sont gravement menacées de famine dans la Corne de l’Afrique, des investisseurs étrangers récoltent dans la même région des tonnes de céréales à destination de l’Asie ou des pays du Golfe.

Il fait un peu moins de 40°C. Accroupi, un jeune garçon arrache la mauvaise herbe qui a poussé au milieu d’un champ de canne à sucre. Un Indien passe dernière lui en l’observant du coin de l’œil.
Red a 8 ans et il gagne 80 centimes par jour de travail dans ce champ de l’ouest de l’Ethiopie. C’est moins cher que les pesticides. Le fermier indien devrait gagner des millions dans les trois années à venir, en exportant ces récoltes loin de l’Ethiopie.
Dans l’un des pays les plus pauvres au monde, l’accaparement des terres agricoles ne fait que commencer, et au pire moment. L’Ethiopie a faim. La sécheresse dévastatrice qui frappe toute la Corne de l’Afrique depuis quelques mois menace plus de 10 millions de personnes.
« Ici c’est encore une région désertique, mais bientôt nous allons y construire de nouveaux champs de canne à sucre et d’huile de palme », confie Karmjeet Singh Sekhon, à bord de son pick-up Toyota.
Photo de Karmjeet Singh Sekhon. Son domaine est si vaste qu’on ne le traverse pas à pied. (Philipp Hedemann)
A droite et à gauche de la piste, la brousse est déjà en feu. A 68 ans, l’investisseur indien est pressé. Son énorme ferme dans l’ouest de l’Ethiopie couvre une superficie de 300’000 hectares, une des plus grandes de la région.
Course au biocarburants
En 2008, suite à la hausse drastique du prix des produits alimentaires, et aux famines qui en ont résulté, une course sans précédent a été lancée pour s’accaparer les surfaces agricoles en Afrique, en Amérique du Sud et en Asie.
Selon un rapport de la Banque mondiale, 45 millions d’hectares de terres ont été loués en 2009. On estime que d’ici à 2030, dans les pays en développement, chaque année six millions d’hectares de terres agricoles seront louées en plus, dont les deux tiers en Afrique sub-saharienne et en Amérique du Sud.
Des hectares de terres utilisés non seulement pour nourrir des pays comme l’Inde ou les Etats du Golfe, mais aussi un moyen pour ces pays de jouer les premiers rôles dans la course à la production de biocarburants. « L’accaparement des terres pose un grand risque. Le voile du secret qui règne sur ce commerce doit être levé, afin que les personnes pauvres ne paient pas le prix fort et perdent leur terre », affirme Ngozi Okonjo-Iweala, directrice de la Banque mondiale.
Il y a 26 ans, la terrible famine qui a frappé l’Ethiopie avait tué plus d’un million de personnes, malgré l’aide internationale. Ce scénario pourrait se reproduire. Actuellement, la plupart de la nourriture est importée.
Karmjeet Singh Sekhon. Son domaine est si vaste qu’on ne le traverse pas à pied. (Philipp Hedemann)
Bradage du pays
En Ethiopie, près de 85% de la population vit de l’agriculture. Mais la plupart des maigres champs restent stériles et sont toujours travaillés avec des méthodes archaïques. Les terres donnent l’un des rendements les plus bas au monde. Le gouvernement éthiopien espère profiter de la location de ces surfaces agricoles aux investisseurs étrangers pour lancer une vague de modernisation.
Toutes les terres appartiennent au gouvernement d’Addis-Abeba qui espère dans les années à venir en consacrer trois quarts à l’agriculture. Un objectif ambitieux, car pour l’instant seulement 3,6 millions d’hectares, principalement dans l’ouest du pays, ont été cédés aux investisseurs.
Mais la donne pourrait changer rapidement, avec un prix modique de location de 5 francs par hectare et par année. L’Ethiopie est devenue une terre de prédilection pour les entreprises d’investissement dans l’agro-business. Au désespoir des agriculteurs locaux comme Ojwato.
Le paysan se dresse devant son champ d’à peine un hectare. Il ne lui faut que quelques minutes pour le traverser. Bien loin des heures de routes que doit effectuer Karmjeet Singh Sekhon à bord de sa jeep pour traverser ses champs de canne à sucre.
A l’idée que dans les champs voisins, les récoltes sont exportées à l’étranger, alors que le pays est au bord de la famine, il fulmine. « Les étrangers avaient promis d’apporter l’électricité, de l’eau et des hôpitaux en échange. Mais au final, seuls quelques-uns d’entre nous ont trimé dans leurs champs, pour être mal payés en plus ».
Philipp Hedemann, swissinfo.ch/InfoSud. 21 juillet 2011

LYBIE : un intérèt stratégique pour Al-Quaida

Dimanche 21 août 2011
 
Al-Qaïda (AQ) a un intérêt stratégique en Libye qui remonte au début des années 1990. Ayman Al-Zawahiri, principal stratège d’AQ et aujourd’hui son leader, voit la création d’une aile active d’AQ en Libye comme un objectif régional-clé. Il ne considère pas la Libye comme une fin en soi mais comme un endroit sûr à partir duquel AQ peut se propager en Algérie voisine, en Égypte et dans les États sahélo-sahéliens.
 
En effet, le successeur de Ben Laden Zawahirii considère, particulièrement la Libye comme une base arrière potentielle de l’Égypte considérée elle-même comme la clé du monde arabe. Durant les années 1990 et début des années 2000, Zawahiri a essayé de persuader le Groupe islamique combattant libyen (GICL) de s’allier officiellement à AQ pour le lancement d’une guerre plus vaste contre l’Occident.
   
Le GICL avait rejeté cette offre et a souhaité se concentrer uniquement sur la création d’un “État islamique” en Libye. Ce refus a poussé Zawahiri à tenter de saper la réconciliation, alors en cours, entre le GICL et le régime libyen. Il a, alors, promu Abu Yahya Al-Libi, ancien membre du GICL à un poste important au sein d’AQ et a cherché à présenter cela comme une alliance formelle du GICL à AQ dans une tentative de saper les négociations du GICL avec le régime libyen. Après l’échec des tentatives d’AQ de coopter le GICL, elle a été incapable d’établir une présence réelle en Libye en raison, en grande partie, des mécanismes de répression du régime de Kadhafi et n’a donc pas pu avoir des agents actifs en Libye.
Al-Qaïda Centrale et la Libye

Pour surmonter ce déficit, AQ a publié ces derniers mois un certain nombre de déclarations sur les évènements en Libye afin d’inspirer directement les libyens à créer leur propre version locale d’AQ ; comme par exemple la déclaration du 16 Février publiée par Cheikh Atiyyatullah, un membre libyen d’AQ depuis 1989, basé dans la région de l’Afghanistan-Pakistan par laquelle il laisse entendre que les dernières révoltes dans les pays de l’Afrique du Nord sont l’œuvre d’AQ. Dans cette déclaration, il a également salué les révoltes et les a qualifiées de “tournant décisif dans l’histoire de la région” et a dénoncé les anciens gouvernements en les fustigeant de Taghut (tyran) et décrivant Kadhafi comme “ce mal taghut fou”. Il est très fort probable que le nouveau leader d’AQ, Al-Zawahiri, continue à tenter d’utiliser l’intervention de la communauté internationale en Libye pour inspirer la création d’une branche autochtone libyenne d’Al-Qaïda.
 
D’ailleurs, AQ à essayé, particulièrement, de présenter le Conseil national de transition de Benghazi et les frappes aériennes de la coalition internationale, comme faisant partie d’un complot occidental contre l’Islam, tout en continuant à qualifier Kadhafi de tyran anti-islamique.
AQ tentera de se positionner comme le seul choix viable pour les Libyens qui s’opposent à la dictature de Kadhafi mais qui refusent l’occupation occidentale de la Libye.
   
Par conséquent, la Libye est importante pour AQ d’Al-Zawahiri à double titre ; comme outil de recrutement et comme opportunité à mettre en place une nouvelle base régionale.
Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI)
 
Face à l’échec de Zawahiri, alors n°2 d’AQ, d’allier le GICL à AQ et l’incapacité de cette dernière à opérer directement en Libye, elle considère Aqmi, comme sa franchise régionale. Cette dernière, bien que dirigée par l’Algérie au départ et témoigne de ses origines autochtones dans les groupes jihadistes algériens, elle a progressivement inclus des Libyens ; environ 40 Libyens ont rejoint Aqmi durant les trois dernières années. Bien qu’Aqmi ait un degré d’indépendance par rapport à AQ centrale, elle ne pouvait fonctionner en Libye sans l’autorisation expresse de Zawahiri, qui l’a convaincu que le régime de Kadhafi était si fort que toutes les opérations seraient vaines jusqu’à ce que le régime ait montré des signes d’affaiblissement.
   
La décision de se désengager de la Libye et le retrait de l’Algérie ont poussé Aqmi à se replier dans la région du Sahel pour s’y regrouper et attendre le moment propice pour revenir en Algérie et en Libye. Cette démarche a conduit Aqmi à se baser dans les régions du nord du Niger et du Mali où elle s’est intégrée profondément au sein de la société locale. Tirant profit des erreurs des précédents jihadistes, en Irak, au Kurdistan, en Afghanistan et ailleurs, Aqmi a consacré beaucoup d’efforts dans le maintien des bonnes relations avec la population locale et n’a pas cherché à contester les pratiques islamiques locales et a également créé de solides alliances avec les tribus locales par des mariages et s’est surtout abstenu de viser les forces de sécurité nationale afin de ne pas provoquer une contre-réaction locale.
   
Elle a réussi à devenir financièrement indépendante en s’impliquant dans le trafic de drogue et la contrebande d’armes, et l’enlèvement d’Occidentaux et les rançonnages. Après les soulèvements du “Printemps arabe”, Aqmi a décidé qu’il était temps de fonctionner à nouveau en Libye où le régime est devenu plus affaibli. C’est pourquoi, au début de janvier dernier, Aqmi a commencé à se déplacer activement en Libye.
   
D’ailleurs à ce moment, deux membres libyens d’Aqmi ont quitté leurs bases dans le nord du Mali et sont entrés en Libye via le sud de l’Algérie.
 
Arrivés le 15 janvier à Ghat, ville déserte à l’extrême sud-ouest de la Libye, ils ont été impliqués dans une fusillade avec les forces locales de sécurité libyenne tuant un policier avant d’être eux-mêmes tués. Il s’agit là de la première opération armée connue d’Aqmi en Libye.
 
À la suite du soulèvement contre Kadhafi, Aqmi a encore intensifié ses tentatives de se déplacer activement en Libye et utilise pour cela des vidéos de propagande comme par exemple l’envoi de quatre jeeps chargées d’armes en Libye ou bien la déclaration vidéo de Cheikh Abu Moussab Abdel Wadoud, le chef d’Aqmi, saluant chaleureusement les rebelles libyens critiquant et traitant Kadhafi de “pharaon de la Libye” et dénonçant l’intervention étrangère la qualifiant de “croisades modernes”. Il est quasi certain qu’Aqmi continue à considérer l’instabilité en Libye comme une opportunité pour faire passer ses agents dans le pays.
Le Groupe Islamique Combattant Libyen (GICL)

Au milieu des années 1990, le GICL a été l’une des plus grandes organisations jihadistes arabes connues et la plus organisée. Elle comptait plus de 1 000 membres actifs, des camps d’entraînement en Afghanistan, et un réseau complexe de partisans et des collecteurs de fonds en Libye, au Moyen-Orient et en Europe. Contrairement à AQ, le GICL a largement rejeté le concept du jihad mondial et s’est principalement concentré sur comment renverser Kadhafi et créer un “État islamique” en Libye. Au début des années 2000, le mouvement a largement été écrasé, ce qui a conduit sa direction, pour la plupart emprisonnés, à entamer à partir de 2007 un processus de réconciliation avec le régime libyen.
   
Avec la promesse du régime libyen d’aller vers une transition graduelle et vers la démocratie, le GICL avait renoncé à la violence et à l’idée de renverser le gouvernement libyen et avait promis de participer à la politique à travers des processus pacifiques. Le régime libyen a alors libéré plus de 700 membres présumés du GICL. En réalité, seuls quelques centaines d’entre eux étaient membres du GICL, beaucoup d’autres n’étaient que des islamistes ordinaires ou de Libyens qui avaient cherché à rejoindre le jihad en Irak.
 
Avec le processus de réconciliation, le GICL s’est effectivement dissout mi-2009. C’est sur cette base que Kadhafi cherche aujourd’hui une alliance avec les jihadistes libyens. Cependant, même si officiellement le GICL n’existe plus en tant qu’organisation, certains de ses membres ont profité du chaos de ces derniers mois en Libye pour former une nouvelle organisation politique, Al-Haraka Al-Islamiya Lil Taghier (Mouvement islamique pour le changement) dont le porte-parole est un ancien membre du GICL basé à Londres. Celui-ci a exprimé sur la chaîne de TV Al-Jeezira son soutien à une intervention internationale pour éliminer Kadhafi et, selon certaines informations, il aurait des opinions favorables à l’égard de Mohammed Abdul Jalil, le chef du Conseil national de transition à Benghazi.
   
Par ailleurs, et selon certains renseignements, il existe l’implication active d’anciens membres du GICL dans la lutte contre Kadhafi. L’un des vétérans du GICL, Khalid Al-Tagdi, a même été tué le 2 mars 2011 à Brega, d’autres membres auraient été capturés par les forces de Kadhafi en combattant pour l’opposition.
 
Cependant, et selon ma lecture, même s’il existe un risque que certains membres du GICL vont recourir à la violence pour renverser le régime de Kadhafi dans l’espoir d’établir un gouvernement islamiste, il est peu probable que cela prenne la forme de militantisme antioccidental. La plupart des membres de l’ex-GICL sont en faveur du Conseil national de transition de Benghazi.
Les jihadistes indépendants

La Libye a, en plus des groupes jihadistes organisés, produit un grand nombre de salafistes jihadistes indépendants qui ont adopté la violence islamiste, indépendamment de toute organisation formelle. La ville de Darna, à l’est de la Libye, actuellement entre les mains de l’opposition, est connue pour être un centre du jihadisme spontanée. Le GICL avait trouvé, début des années 1990, les gens de Darna exceptionnellement réceptifs à la propagande jihadiste et y avait recruté beaucoup plus de personnes que n’importe quelle autre ville en Libye. Il est difficile d’expliquer ce fait alors que Darna est une ville relativement prospère et considérée comme l’une des moins conservatrices. Entre 2003 et 2010, de nombreux Libyens se sont engagés dans le jihad en Irak et en Afghanistan.
 
A leur retour, plusieurs centaines ont été arrêtés par les services de sécurité libyens. Presque tous ont été relâchés plus tard à la condition d’accepter les principes fondamentaux de l’initiative de réconciliation GICL et rejeter l’utilisation de la violence contre le régime de Kadhafi.
De mon point de vue, la communauté internationale doit rester attentive à la menace d’activités jihadistes en Libye pour deux raisons :
- l’intervention militaire internationale en Libye donne aux groupes comme AQ de nouvelles possibilités de se présenter comme le défenseur des musulmans contre l’agression occidentale ;
- la ventilation dans le contrôle du gouvernement libyen sur une grande partie de la Libye, combinée à la poursuite des combats dans de nombreuses régions du pays, donne aux jihadistes et islamistes extrémistes, une étendue plus que jamais d’opérer en Libye.
(*) Expert en stratégie, et membre du Conseil d’experts du World Evconomic Forum sur le terrorisme, du Forum Défense et Sécurité de Londres et du NSA Center for Stategic Studies de Washington
Arslan Chikhaoui
Liberté Algérie
 

L’occident confisque la volonté des Syriens : Assad doit partir

Plus que jamais, les dirigeants occidentaux s’adonnent une nouvelle fois à leur manie favorite: confisquer la volonté des peuples arabes, parler en leur nom sans jamais en avoir été chargés de le faire et agir en leur nom aussi. Exerçant un despotisme aussi inique que sournois, sous couvert de promouvoir la démocratie, ou de défendre les intérêts de ses peuples. Leur dernière victime est la Syrie de Bachar ElAssad. Pour la première fois depuis que les contestations ont éclaté dans ce pays, ces puissances de l’arrogance ont signifié au président syrien de partir.
Comme de coutume dans ce genre de cas, ces puissances occidentales agissent de concert. Jeudi, il a suffi que le président américain donne le coup d’envoi,  pour que le trio européen, le français Sarkozy, l’allemande Merkel, et le britannique Cameroun suivent le pas. Sans oublier le canadien. Ni l’Union européenne. Et bien entendu l’Onu aussi a mis du sien.
Et comme de coutume, le discours prononcé par ces dirigeants de l’arrogance mondiale est des plus trompeurs. 
 

Ainsi, pour le président américain, ami inconditionnel de l’ennemi des Arabes, qui n’est autre qu’Israël, se permet de prétendre défendre les intérêts du peuple syrien : «  dans l’intérêt du peuple syrien, le temps est venu pour le président Assad de se retirer », a-t-il dit jeudi.
« Nous avons à maintes reprises expliqué que le président Assad devait mener une transition démocratique ou démissionner. Il n'a pas mené (cette transition) », explique-t-il, croyant résumer en sa personne tout le peuple syrien.

Même approche de confiscation arrogante chez l’Union européenne
"L'Union européenne note que Bachar al-Assad a perdu toute légitimité aux yeux du peuple syrien et qu'il est nécessaire pour lui de quitter le pouvoir", a déclaré le chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton.

Simultanément, un rapport de l'ONU dressait  jeudi un catalogue glaçant de brutalités et violences contre la population civile qui pourraient relever de "crimes contre l'humanité". Et appelant le Conseil à envisager une saisine de la Cour pénale internationale. Lundi devrait se tenir une réunion du Conseil des droits de l'homme de l'ONU lors d'une session spéciale dédiée à la Syrie, à la demande de 24 des 47 pays du Conseil, dont quatre pays arabes (Jordanie, Koweït, Qatar et Arabie Saoudite).
Cette campagne fut escortée d'appel à des sanctions, lancé par le trio européen + le Portugal et l’Espagne lesquels cherchaient à obtenir une résolution onusienne.
Elles devraient inclure un embargo sur les armes, un gel des avoirs syriens et une interdiction de voyage pour certains responsables, selon Philip Parham, ambassadeur adjoint de la Grande-Bretagne à l'ONU, qui s'exprimait à l'issue d'une réunion du Conseil de sécurité.

Sachant que les États-Unis ont déjà entamé des sanctions unilatérales contre Damas. Interdiction d'importation de pétrole et de produits pétroliers de Syrie aux Etats-Unis et gel de tous les avoirs que l'Etat syrien pourrait avoir sous juridiction américaine sont contenus dans le décret signé par Obama.
Dernièrement, certains membres de la contestation syrienne vivant aux Etats-Unis avaient eux-mêmes poussé Washington à cibler dans leurs sanctions le secteur pétrolier, sous prétexte « qu’il profitait exclusivement au clan des Assad. »
Pour la secrétaire d'Etat Hillary Clinton, les sanctions américaines frappaient "en plein cœur" le régime.

Curieusement, cette escalade occidentale intervient alors que le calme semble être retourné dans les différentes régions syriennes. La veille, le mercredi, ElAssad venait d’annoncer la fin des opérations militaires, lors d’une conversation téléphonique avec Ban Ki-Moon et donnait son feu vert pour une mission humanitaire de l'ONU de se rendra en Syrie à partir de ce week-end. Comme l’a annoncé le Bureau de coordination des affaires humanitaires (Ocha), qui cherchait depuis des semaines à accéder au pays, les autorités syriennes lui ont accordé des garanties pour se rendre où ils souhaitent. 
   "C'est tout de même étrange qu'au lieu d'offrir son aide (à Damas) pour appliquer son programme de réformes, Obama et le monde occidental cherchent à attiser la violence en Syrie", a réagi Rim Haddad, directrice des relations extérieures du ministère syrien de l'Information.
AL Manar

samedi 20 août 2011

C’est un ordre : Assad, va-t’en ! Tu n’est pas notre homme.

Il est fort émouvant de voir les États-Unis, le Canada et l’OTAN être à ce point préoccupés de la répression sanglante menée en Syrie par le Président Assad. Les informations qui circulent dans nos médias sont à l’effet qu’il y aurait eu, à ce jour, plus de 2000 morts sans toutefois préciser le nombre de ceux résultant de l’action gouvernementale et ceux provoqués par l’insurrection armée. Dans tous les cas, ce sont des morts de trop et il faut les lamenter.
Ce qui attire particulièrement mon attention c’est cette morale élevée de ceux-là mêmes qui bombardent depuis 6 mois le territoire de la Libye ayant causé, à ce jour, la mort de plus de 1200 civils, hommes, femmes et enfants. Ces morts ne semblent pas les préoccuper outre mesure et les bombardements se poursuivent à un rythme accéléré détruisant des sites historiques sous la protection du Patrimoine mondial et ajoutant chaque fois d’innocentes victimes. http://www.centpapiers.com/libye-18082011-nouveaux-crimes-de-l’otan/79575
Cette insistance des États-Unis pour que le Président Assad parte et, selon Mme Clinton, laisse le peuple décider lui-même de son avenir me rappelle l’attitude de ces mêmes dirigeants, face au coup d’état militaire au Honduras, en juin 2009. À ce moment, le Honduras était dirigé par un Président légitimement élu et prenait au sérieux le peuple. Il n’y avait ni répression, ni assassinat politique. C’est alors qu’il préparait un référendum de consultation pour l’élaboration d’une nouvelle constituante, que les militaires et l’oligarchie, appuyés en sous-main par les services d’intelligence de Washington,  prirent les armes pour expulser du pays, en juin 2009, Manuel Zelaya, ce président élu par le peuple, en 2005. Il s’en suivit une répression sanglante et de nombreux crimes contre les droits fondamentaux des personnes ont été commis et continuent d’être commis. Aussi curieusement que ça puisse paraître, ces mêmes pays qui réclament, aujourd’hui, le départ du Président Assad, sont ceux-là mêmes qui se sont faits les plus discrets à l’endroit des putschistes du Honduras et de la répression qui en a résulté.
Comment prendre au sérieux ces appels aux grandes valeurs du respect de la vie et de la démocratie de la part de ceux qui en sont les premiers délinquants. Ce qui se passe en Libye est une arnaque pure et simple non seulement des richesses en pétrole et en argent, mais aussi de l’usage qui est fait du droit international pour commettre ces crimes. Tout récemment, les États-Unis ont voulu mettre la main sur 1.5 milliards de dollars appartenant au peuple libyen. Je vous invite à lire l’article de Thierry Messyan portant sur cette opération. http://www.voltairenet.org/Washington-tente-de-voler-1-5
Peut-on sincèrement prendre au sérieux le discours de ceux qui ont fait, au cours des 10 dernières années, des centaines de milliers de morts en Irak, en Afghanistan, en Libye et qui ont soutenu et soutiennent toujours des gouvernements dictatoriaux, répressifs et sanguinaires. Il y a dans cette attitude de quoi laisser songeur.
Il est évident que si la presse officielle nous apportait des analyses approfondies et indépendantes de ces divers comportements, le peuple, le bon peuple pourrait mieux comprendre. Nous n’en sommes évidemment pas là et les mensonges déguisés en vérités continuent à nous convaincre. Je vous laisse avec ce dernier article de Michel Collon sur ce sujet. http://www.michelcollon.info/Libye-Vous-vous-etes-encore-fai...
Oscar Fortin
Québec, le 19 août 2011
http://humanisme.blogspot.com

vendredi 19 août 2011

L'ALGERIE EST AUSSI ET SURTOUT AFRICAINE.

Vendredi 19 août 2011
 
«Il faut un recto à la feuille sinon le verso n'a pas de sens, il faut un avers à la pièce sinon le revers n'a pas de sens, il faut une nuit au jour sinon...» Michel Onfray, philosophe français
L'Algérie est africaine. Qui dirait le contraire? Plus personne puisque cela saute aux yeux même si la tendance générale dans notre pays vacille légèrement et penche pour un autre destin au-delà de la Mare Nostra « La Méditérranée». Pourquoi choisit-on ce thème en ce moment révolutionnaire sans parallèle historique? La réponse est un peu naïve mais un tantinet pleine d'enseignements: En Algérie, on a oublié qu'on est avant et après tout des africains du sang et d'esprit. Tant de silence et trop de mutisme ont fini par faire éclater le pot aux roses: le printemps arabe est essentiellement et primordialement un printemps africain car la Tunisie rebelle et l' Égypte héroïque sont bel et bien des contrées africaines. Mais pourquoi a-t-on mis à la marge cette réalité? Y-a-t-il une raison valable de dénier à «Mama Africa» son droit d'aînesse en matière des révolutions? Serait-on tellement avares au point de faire une ponction malhonnête de son répertoire de prouesses historiques?
   
C'est à ce tas d'interrogations et tant d'autres auxquelles cet article s'attelle à y apporter un éclairage succinct, synthétique et global. Pourquoi le silence? C'est tout simple: le silence est une musique pour peu que l'on sache prendre soin de sa symphonie. Voilà ce que la sagesse de la grande sommité morale et intellectuelle de l'Afrique noire Anta Diop (1923-1986) nous a léguée comme le plus inestimable des trésors. Cette sagesse nous enseigné également que notre continent est à la traîne en matière de technologie mais en avance dans tout ce qui a trait au domaine du patrimoine immatériel de l'humanité (l'oralité, les chants, contes et légendes). Au regard de l'homme africain, le bruit tout autant que le silence sont deux variantes diamétralement opposées mais intrinsèquement imbriquées l'un à l'autre dans le fond de sa pensée dans la mesure où il est profondément méditatif sur son sort, contemplatif de sa nature et vivant en symbiose avec elle. Autant dire, l'africain est un homme naturel qui est aux antipodes de l'homme artificiel qu'ont forgé et modelé à leur guise les sociétés occidentales postindustrielles.

Ces dernières notions, convient-il de la rappeler, sont empruntées au philosophe et révolutionnaire cubain José Marti (1853-1895). Lesquelles sont méticuleusement analysées dans ses différents écrits littéraires et philosophiques où il avait stigmatisé ce genre de pensée nombriliste, eurocentriste et surannée des élites occidentales. Mais qu'est-ce donc qu'être un homme naturel?

 
Est-ce vraiment une solution salvatrice ou un problème inextricable pour enfourcher le cheval du progrès? En termes plus lucides, l'homme africain est-il ce troglodyte qui habite en dehors des canons de l'histoire tout en suscitant ce fol exotisme chez l'homme moderne comme le prétendent certains politiques nombrilistes ou c'est, au contraire, quelqu'un qui pénètre de plain-pied dans les mystères de l'humaine condition? Autrement dit, où s'arrête la nature et où commence l'histoire?

Certes, l'artificialité est fonction de modernité puisque l'être humain tombe dans le piège du conformisme le plus béat dès qu'il commence à s'essayer aux mirages de la rénovation statique et du mimétisme rénovateur. Chemin faisant, il devient, à force du temps, peu curieux, individualiste et conformiste. En un mot, il incarnerait ce que les sociologues modernes qualifient de « light man», c'est-à-dire un homme léger qui ne pense qu'à l'immédiateté de son environnement tout en négligeant la profondeur de son esprit. Ainsi la perméabilité de ce dernier, c'est-à-dire l'homme soidisant moderne va-t-elle crescendo jusqu'à épuisement de ses sources d'auto-défense et d'immunité contre les flux et reflux de la société de consommation.
 
Néanmoins, l'homme africain a nettement approfondi sa spiritualité dès qu'il est revenu à sa base et à sa source naturelle car sa personnalité s'est positivement fortifié en s'immergeant dans son bain et osmose originels. En ce sens, la nature et l'histoire sont pour le commun des mortels un levain spirituel aussi bien substantiel que vital qu'il ne faut nullement dégrader ni détruire afin de pouvoir s'accrocher aux esses de la modernité. Car être civilisé, c'est décidément se retremper dans les embruns de sa nature. Ces petits prolégomènes sur la nature et l'histoire nous plongent d'ores et déjà et de façon directe dans le vif de notre sujet: pourquoi l'Algérie a-t-elle négligé depuis fort longtemps la dimension africaine de son identité? Cette omission est-elle intentionnelle de la part des autorités politiques de notre pays ou purement une stratégie afin de se décharger des poids accumulés de ses multiples appartenances à différentes aires civilisationnelles?
 
La culture africaine est-elle réellement un frein au développement de l'Algérie, qui est de nature à la faire maintenir dans cet état stationnaire de régression protéiforme? Bref, il n'est plus sans intérêt de rappeler ici que les auteurs de la déclaration du 1 novembre 1954 auraient insisté de façon très forte sur le cadre africain de la révolution algérienne. Mais cette mise en exergue claire et solennelle a demeuré cependant fort nuancée durant les divers soubresauts ayant caractérisé les années de la postindépendance.
   
En conséquence, tout ce qui nous lie à l'africanité est mis sous l'éteignoir de l'oubli et l'Algérien se sent dépossédé d'une part de son être car on le considère plus oriental ou occidental qu'africain. Pire, l'Algérie est partagée dans une confusion de repères générale et généralisée comme un faisceau horaire entre un Orient mythique et un Occident pathétique mais elle ne semble plus attachée à son africanité matricielle, naturelle et transcendantale. Cette négligence a coûté cher à notre pays puisqu'au lieu de se concentrer sur l'unité africaine, il a cherché partout des alliances contre-nature avec des ensembles qui sortent carrément de son cadre géopolitique ou géographique dans le seul dessein de mettre en évidence son marquage historique propre, sachant que, pour construire un destin commun , le partage d'une langue unique, des mêmes rites et traditions ne suffit guère quand l'élément «espace» fait cruellement défaut. C'est dire que la modernité est une notion spatio-temporelle inhérente à l'histoire et à la nature humaine. C'est en fait dans cette stricte grille de lecture qu'il faille pratiquement insérer la concomitance des deux insurrections populaires tunisienne et égyptienne. Lesquelles sont d'abord africaines avant qu'elles soient arabo-musulmanes.
   
Cela dit, l'africanité des deux révolutions est un fait avéré au regard de la contagion phénoménale de la flamme de révolte aux pays du Sahel. Aussi serait-il extrêmement important de mettre en relief le fait que l'occultation de cette donnée primordiale a, en partie, empêché la bonne compréhension de la lame de fond insurrectionnelle qui a titillé la fibre sensible des peuples du Maghreb en particulier et du reste des pays arabes par la suite. L'africanité est, semble-t-il, théoriquement une notion trop abstraite mais elle est immanquablement l'unique chaînon manquant à même de décortiquer l'entrelacs complexe de la chronique révolutionnaire bouillonnante en temps actuels.

C'est pourquoi, il est loisible de dire que ce concept d'africanité défraye actuellement la chronique. Tout au plus est-il plus que jamais remis au goût du jour à la faveur de ce changement historique sans précédent dans cette partie névralgique du monde. En Algérie, au plus fort des années 70, l'africanité est considérée comme la colonne vertébrale de la nation. L'engagement de notre pays en faveur des causes justes a longtemps été une source de fierté nationale, les autorités politiques de l'époque ont pris faits et cause pour le continent africain, le foisonnement de mouvements indépendantistes y a fait cristalliser en retour la revalorisation du destin partagé et du patrimoine culturel immatériel d'une Afrique démembrée, appauvrie et écartelée entre l'ambivalence des deux blocs belligérants de l'époque «le communisme soviétique» et le «capitalisme occidental».

Le récit épique du leader charismatique sud-africain «Nelson Mandela» et son étroite collaboration avec les les dirigeants algériens afin de mettre un terme à l'hydre de l'Apartheid qui aurait infesté son pays en est la plus parfaite illustration. Il est intéressant à cet effet de préciser que l'idée de l'union entre les pays africains a germé presque bien avant celle de l'union européenne. En ce point, on pourrait affirmer que les africains sont vraiment des précurseurs. Néanmoins, en raison d'une part du problème des frontières hérités de l'époque coloniale dont pâtissent les naissantes dictatures, toutes les tentatives des vieilles gardes nationalistes se sont soldées par un échec cuisant. D'autre part, il existe cette forme de division symptomatique et très subtile entretenue par les pays occidentaux entre une Afrique dite «blanche» et une autre surnommée «noire». Celle-ci est également à son tour confinée dans une sorte de confusion notionnelle et un terrible réductionnisme sociologique puisque les américains utilisent à volonté le terme de «l'Afrique subsaharienne» pour désigner tout cet ensemble qui s'étale depuis les frontières australes du Maghreb jusqu'au «Cap de Bonne Espérance» et les français gardent le concept colonialiste de «l'Afrique noire». Dénominations qui, au demeurant, mènent au même objectif de récupération idéologique de territoires anciennement colonisés tant il est vrai qu'elles sont conçues dans le seul dessein de séparer la partie méridionale du continent de celle qui est australe.

Aujourd'hui, il paraît clairement qu'évoquer l'avenir de l'Algérie, c'est parler du destin de l'Afrique, les deux entités sont intimement liées. En ce sens, le printemps des peuples qui y a élu domicile a fait braquer tous les regards en redonnant du dynamisme à la roue civilisationnelle. Certes, le problème de l'Afrique est fondamentalement économique mais il est aussi et surtout de l'ordre de la reconnaissance de ses blessures aussi bien symboliques qu'historiques telles que: l'esclavage, la colonisation, l'accaparement de richesses, le pompage de sa matière grise «les élites» ainsi que le viol plus que ostentatoire de son identité. Le monstre colonial, pour reprendre le terme du poète mexicain, prix Nobel de littérature Octavio Paz(1914-1998) est passé du stade de la méconnaissance à celui de la connaissance sans jamais avoir le moindre courage de frôler l'étape de la reconnaissance. L'Algérie à l'instar des autres pays africains en a souffert atrocement et continue encore d'en pâtir car les contrecoups de ces injustices transparaissent de façon éloquente dans les retards enregistrés sur tous les plans ( économique, politique, et social). En dépit de sa situation stratégique à la devanture de la Méditerranée et de son poids économique en tant que première puissance «rentière» du continent, attributs qui pourraient lui donner, le cas échéant, des ailes solides afin d'être le parrain de la locomotive du développement, notre pays semble être toujours à la traîne par rapport aux défis de son avenir.
 
Le processus euro-méditéranéen de «Barcelone» initié en 1995 par presque tous les pays riverains de la Méditerranée dans le but de préparer le climat économique et politique à de bonnes relations bilatérales entre plus de 15 États membres de l'union européenne et les 14 autres proches du pourtour méditerranéen, pays maghrébins compris, ainsi que le projet du nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique( N.E.P.A.D), lancé au début des années 2000 à l'initiative des présidents nigérien Oubasanjo, algérien Bouteflika, sud-africain Thabo Mbeki, et malien Abdoulaye Wade afin de combler l'écart entre les pays développés du nord et ceux très pauvres du Sud furent des pas osés pour faire sortir l'Afrique de sa douce euthanasie s'ils étaient vraiment nourris de bons plans de mise en oeuvre car la faille demeure toutefois dans la terrible défaillance en matière de bonne gouvernance, du militarisme excessif des élites dirigeantes et du pullulement pléthorique de politiques anarchique, improvisée et désordonnée qui sont en total déphasage avec la réalité du terrain.
 
La flegme despotique qui s'est manifesté en un mélange inédit de troubles sociaux et de démission politique des sphères gouvernantes a ravagé l'ensemble des régimes africains. Ce qui est surprenant est que l'Algérie, contrairement à la Libye par exemple, s'est pendant très longtemps, recroquevillée dans une certaine posture de méfiance à l'égard des enjeux africains, la guerre civile l'a malheureusement isolé de la scène diplomatique internationale jusqu'à pratiquement 99 et la résolution du conflit qui a secoué l'Érythrée et l'Éthiopie en juin 2000 sous le patronage du président Bouteflika. Le retour intempestif de la dimension africaine dans les préoccupations du régime algérien pourrait être interprété comme un recentrage pragmatique de son axe baliseur en matière de politique étrangère après de longues années de négligence et d'indifférence.
 
A dire vrai, l'Algérie n'a pas su réellement puiser dans sa véritable source d'inspiration pour consacrer définitivement son élan moderniste attendu qu'elle a mis de côté une partie importante de son patrimoine africain.
 
Encore serait-il fort illustratif de rappeler que la modernité et l'authenticité sont des valeurs sûres en temps de crispations identitaire et civilisationnelle en tout genre vu qu'elles sont des paradigmes souples s'appuyant généralement sur l'éducation et la culture si tant qu'il en existe une efficacité et une pertinence des programmes scolaires. Ces deux facteurs là, c'est-à-dire, l'éducation et la culture sont deux succédanés efficaces contre l'analphabétisme et le despotisme. En un mot, la modernité et l'authenticité sont des notions fortement connotatives, sujettes aux aléas du temps, réactualisable et renouvelable au gré des circonstances. Sur un autre aspect, il va sans dire que l'absence d'oeuvres d'écrivains africains tels que le penseur encyclopédiste malien Hampaté Bâ, des écrivains sénégalais Sédar Senghor et Anta Diop, du nigérian, prix Nobel de littérature Wole Soyinka dans les manuels scolaires et les cursus éducatifs en Algérie a eu de graves inconvénients sur le niveau de conscience des nouvelles élites de la réalité du continent africain. C'est pourquoi, les us, traditions et coutumes de cette partie méridionale de l'Afrique nous semblent étrangement exotiques.
 
L'absence peu honorable d'une prospection anthropologique des profondeurs et des syncrétismes extrêmement riches de notre continent a malheureusement été facilitée par une surmédiatisation occidentale envahissante alors que les passerelles qui la relient à l'Algérie sont coupées. L'Afrique est devenue cette sorte de «terre incognita» dont l'Algérie a oublié les racines et les ramifications. D'où cette volonté de son occidentalisation effrénée et cette tendance à son orientalisation zélée par des élites dirigeantes cognitivisée et déroutée alors que son africanité ou africainisation tend de plus en plus a disparaître à la faveur de ce train ravageur de la mondialisation-laminoir. Autrement dit, l'Algérie a lâché ses amarres matriciels dans le vent des incertitudes et opté pour des chemins de traverse et des raccourcis qui l'ont éloigné de sa sève nourricière. Le progrès de l'Algérie est une question d'adaptation et d'adaptabilité, de malléabilité et de souplesse mais il est également et surtout un besoin de ressourcement dans les fonts baptismaux de l'africanité et un retour certain aux racines.
 
Songeons un peu à l'union européenne qui a ébauché son armature génératrice par le biais d'une petite communauté économique de six pays pour atteindre au jour d'aujourd'hui une constellation d'États qui dépasse de loin les 27 pays, économiquement solidaires et politiquement coopératifs. La crise de la dette dont la Grèce a subi les conséquences n'a pu être traitée et analysée que grâce à la supervision tatillonne de l'union européenne. De même constate-t-on la cohérence et la solidité de toutes les politiques européennes engagées à titre collectif car face au déluge de la crise économique mondiale, l'action des États in solo semble être moins bénéfique que la réaction d'ensembles politiques structurés et hiérarchisés. Ces rappels de l'efficacité collective nous renseignent sur la nécessité plus qu'impérieuse de redonner un souffle de vie à la concertation de l'Algérie avec le reste des pays africains afin de trouver une voie de salut de nature à désengorger ce continent meurtri du malaise multidimensionnel dont souffrent les populations à l'image de: l'émigration clandestine, le destin plus que tragique des Harragas, le chômage de la jeunesse, l'endettement, la pauvreté ganglionnaire qui menace des pans entiers des classes sociales et le drame suprême qu'est la mauvaise gouvernance, cancer de tous les temps.

Kamal Guerroua
Le Quotidien d'Oran