vendredi 16 août 2013

HOMMAGE A NOTRE AMI JACQUES VERGES : « ALGERIENS » et non « FRANÇAIS », « RESISTANTS» et non « MALFAITEURS »…. « Avocat de la terreur », « avocat du diable », ces sobriquets qui collent à sa réputation, Jacques Vergès s’en moque ostensiblement.

Par : Hassen Zenati Publié le : 16/08/13 Algérie

Jacques Vergès est intimement lié à ce pays dont il comprendra très vite le besoin impérieux d’indépendance et défendra jusqu’au bout ses plus grandes figures, dont Djamila Bouhired, qui deviendra son épouse.
Lorsqu’il débarque à Alger pour participer à la défense de militants du Front de libération nationale (FLN – le mouvement qui portait la lutte pour l’indépendance nationale) devant la justice militaire française, Jacques Vergès, devenu avocat sur le tard, à trente ans, après des études d’histoire et de lettres, n’était pas étranger à la cause algérienne.
Né colonisé d’un père réunionnais et d’une mère vietnamienne, engagé à 17 ans dans les Forces françaises libres (FFL) du général de Gaulle contre l'occupation nazie, il se retrouve tout naturellement à la fin de la Seconde Guerre mondiale au Quartier Latin à Paris parmi les animateurs du Comité des étudiants anticolonialistes. En 1950, il est même élu au congrès de Prague de l’Union internationale des étudiants – une référence du mouvement anticolonialiste. C’est l’époque des grands massacres coloniaux de la seconde moitié du XXe siècle, et l’aube de la décolonisation, qui prendra des formes très violentes notamment au Viêt Nam et en Algérie. Dans cette ambiance de fraternité d’armes, il se fait de nombreux amis parmi les militants algériens, marocains, tunisiens, asiatiques, africains de l’indépendance, dont beaucoup deviendront plus tard des dirigeants de leur pays. Quelques années plus tard, il rejoindra, sous le nom de guerre de Mansour, le Collectif des avocats du FLN, après une première expérience qu’il jugera décevante avec des collègues français communistes, socialistes et trotskistes. D’emblée, il dit « comprendre la lutte des Algériens et ne condamne pas leur violence ». Michel Debré, premier ministre très « Algérie française » du général de Gaulle dira de ce collectif de défense du FLN, qu’il « est plus dangereux qu’une division entière ».
Jacques Vergès invente le « procès de rupture » qu’il théorise au grand dam de ses collègues français qui restent, pour la plupart, dans le « procès de connivence ». « Votre style de défense ne me convient pas. Il est opportuniste, il est indigne de cette révolution-là. Ces révolutionnaires ont besoin d’avocats militants à leur côté », leur dit-il au moment de les quitter. La différence entre les deux conceptions est que dans le « procès de rupture », l’accusé récuse les valeurs au nom desquelles son accusateur prétend le juger au détriment de ses propres valeurs. Les militants algériens, qui se savaient voués à la guillotine par le tribunal militaire, se présentent ainsi comme « Algériens » et non « Français », « résistants » et non « malfaiteurs ». Ils ne sont pas « assassins », mais chargés « d’exécuter des traîtres ». Cette façon d’imposer de nouvelles règles du jeu déstabilise les adversaires de Vergès. Elle déconcerte juges, avocats et journalistes. Elle lui vaut plusieurs rappels à l’ordre et un avertissement. Elle est jugée d’autant plus dangereuse par les autorités politiques que Jacques Vergès décide d’élargir le « champ de bataille » en alertant l’opinion publique nationale et internationale. Il écrit aux faiseurs d’opinions et aux décideurs pour les prendre à témoins des tragédies qui se préparaient dans le silence et l’obscurité des prisons algériennes. Il transforme le tribunal en tribune politique. Il doit sans doute à cette « médiatisation » à outrance de ses procès avant la lettre, que sur les nombreux prisonniers qu’il a défendus, et qui ont été condamnés à mort, pas un seul n’a été exécuté.
L'acte fondateur de la carrière de Jacques Vergès, avocat de la « rupture », est la défense de Djamila Bouhired. Jeune étudiante de 22 ans, combattante du FLN, elle est capturée par l'armée française dans les rues d'Alger en 1957. Elle encourt la guillotine pour appartenance à un réseau des poseurs de bombes pendant la « Bataille d’Alger ». Blessée lors de son arrestation, elle est torturée sur son lit d’hôpital, puis livrée aux parachutistes dans des conditions révoltantes. Alerté, Jacques Vergès se précipite au cabinet du juge d’instruction qui l’interrogeait, et fait signe à sa cliente de ne pas répondre aux questions du juge. Son procès se déroule dans une « ambiance de lynchage », se souvient l’avocat, à tel point qu’il se sent obligé d’interpeller le président du tribunal en ces termes iconoclastes : « Sommes-nous dans une audience de justice, ou dans un meeting d’assassinat ? » Djamila Bouhired, devenue entre-temps l'incarnation de la lutte pour l'indépendance de l'Algérie et le visage de la Révolution aux yeux de l’opinion publique internationale, fait face à ses juges avec un courage et une dignité sans pareils. Elle assume ses actes, ne cherche pas à s’inventer des circonstances atténuantes, refuse de demander pardon. « Vous n’avez aucune preuve que j’ai déposé des bombes, mais je suis prête à en déposer, et j’approuve les attentats », annonce-t-elle au juge. Ces échanges rudes, sans concession, entre une femme qui se savait condamnée et ses juges, décidées à en faire un « exemple », résument la « stratégie de rupture » de l’avocat Vergès. Condamnée à mort, elle refusera, par principe, parce qu’un combattant n’a pas à demander pardon, de demander sa grâce au président de la République française. Elle finira cependant par être graciée par le président René Coty sous la pression internationale. C’est encore à la demande de l’Algérie que Jacques Vergès s’engage dans la défense des militants palestiniens en lutte pour le recouvrement de leurs droits déniés sur leur propre terre. Mais c’est déjà une autre histoire et un autre moment de la vie de cet infatigable défenseur du droit des colonisés, ce « guerrier des prétoires ».
« Avocat de la terreur », « avocat du diable », ces sobriquets qui collent à sa réputation, Jacques Vergès s’en moque ostensiblement. Comme il se moque de la légende d’avocat sulfureux, cultivant le mystère, que des journalistes s’attachent à écrire le concernant. « Je crois en l’homme et je me bats pour un idéal, contre l’humiliation, la torture et les atteintes à la dignité humaine », dit-il, à chaque fois que ses contradicteurs tentent de le confondre.
Source : Afrique Asie

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