mardi 11 octobre 2011

Amalgame entre terrorisme et combat des peuples

Parce que vous avez violé nos lois ancestrales, nos insurrections et notre révolution de 54 étaient pour nous le plus sacré et le plus indispensable des devoirs.

J’ai lu avec grand intérêt l’article de la correspondante d’El Watan relatif à l’organisation du Congrès international des victimes du terrorisme (CIVT). C’est une initiative louable à plus d’un titre.
Cependant, car il y a toujours un de ces adverbes qui ponctuent ce genre de sujet, ma stupéfaction était d’autant plus grande quand j’ai parcouru l’interview de Guillaume Denoix de Saint-Marc, D.G. de l’AFVT (Association française des victimes du terrorisme). A travers cet entretien, M. Denoix de Saint-Marc se penche beaucoup plus sur les victimes et non sur les causes. En partant du principe qui veut que la victime soit le résultat d’une cause (une action qui entraîne une réaction), nous pouvons déduire, par exemple, que le nombre de morts dans les enfumages du Dahra et de l’Ouarsenis n’ont pas été victimes du typhus ni du choléra, ils ont été les victimes d’un Pélissier, d’un Saint-Arnaud et autres Cavaignac.
Cette contribution donne à réfléchir sur les tenants et les aboutissants de la politique des pays, qu’on dit développés, à l’égard des pays du tiers-monde qu’on a pris l’habitude de prendre pour des demeurés. M. Denoix de Saint-Marc ne s’intéresse pas aux causes, mais aux victimes du terrorisme. C’est donc son droit le plus absolu, mais de notre part, n’en lui déplaise, nous nous intéressons plutôt aux causes qui ont fait des centaines et des centaines de milliers de victimes à travers le monde et particulièrement chez nous.
Quelle a été la cause des centaines de morts par enfumage dans les monts du Dahra ainsi que ceux du colonel de Saint-Arnaud qui s’est rendu tristement célèbre après les enfumages dans des grottes où s’est réfugiée toute une population de l’Ouarsenis. Il y eut plus de 500 morts. Comment peut-on qualifier ce massacre, sinon comme une extermination d’un peuple, un génocide qui est connu maintenant sous le vocable « crime contre l’humanité ». Dans un rapport adressé à Bugeaud, alors nouveau gouverneur général d’Algérie ayant remplacé le Maréchal Valée, Saint-Arnaud se vanta d’avoir réalisé le crime parfait, expéditif. Dans une correspondance datée du 18 janvier 1844, il avait révélé qu’« il ne faisait qu’exécuter avec zèle et détermination les ordres reçus de ses chefs hiérarchiques ». « Je ne laisserais pas un seul Arabe debout dans les montagnes et les plaines, ni une tête sur les épaules de ses misérables Arabes... Ce sont les ordres que j’ai reçus du général Changarnier, ils seront ponctuellement exécutés. Je brûlerais tout, je les brûlerais tous. »
Pélissier fut responsable du massacre collectif de la tribu des Ouled Rieh le 19 juin 1845, au cours duquel plus de 1000 personnes (hommes, femmes, enfants et vieillards) ont été asphyxiées dans les grottes Frachich dans le Dahra.
Piochons encore et encore pour nous remémorer le génocide commis dans la tribu des Hadjout, à l’issue duquel le responsable militaire a eu l’horrible idée de recenser le nombre de victimes en exigeant de ses hommes de troupe de ramener autant de paires d’oreilles.
Souvenez-vous des causes ayant endeuillé des familles entières dans les révoltes des Ouled Sidi Cheikh, particulièrement durant la bataille de Makouda du 17 avril 1871, où les résistants firent face à un rouleau compresseur, une importante armada qui fit plus de 200 morts. Je ne m’étalerai pas sur le sujet, dont plusieurs écrits ne pourront jamais décrire l’horreur commise dans les nombreuses batailles qui ont fait des milliers de victimes du terrorisme de la France coloniale, car cette France n’a jamais été celle des Montesquieu, Pasteur, Voltaire, Ravel ou Saint- Saëns. Je citerai, pour la mémoire collective, la révolte de Aïn Torki (Miliana) racontée dans le livre de Laïdi Flici Vous souvenez-vous de Marguerite, qui rapportait, dans les détails et avec une vive émotion, le massacre commis à l’actuelle Aïn Torki (Miliana) suivi de dommages collatéraux.
A Théniet El Had (wilaya de Tissemsilt) 80 jeunes des Beni Hayane ont été assassinés par le chef du Bureau arabe de Théniet El Had, le sanguinaire commandant Marguerite. Ils ont été enterrés dans une fosse commune, à l’intérieur de la caserne dont ils avaient participé à sa construction (1).Pour écraser les révoltes des tribus (400 tentes) du sud-ouest de Aïn Toukria (actuellement Khemisti), l’armée coloniale n’a pas lésiné sur les moyens humains et matériels pour venir à bout des révoltés. Au mois de septembre 1845, le lieutenant-colonel Laforêt a pris la décision de marcher, à partir de la forteresse de Théniet El Had, sur les révoltés de Aïn Toukria commandés par un certain Ben Benghriaoua dans l’intention de les anéantir (2).
On dénombra un grand nombre de tués dans les rangs des indigènes. Laforêt a été « sévèrement sanctionné » par le Maréchal Duc D’Isly (Bugeaud) en lui faisant une... remontrance (excusez du peu). L’affaire de Aïn Toukria fut vite oubliée alors qu’un massacre venait d’être commis. Comme l’a écrit Bugeaud : « ... Peut-on courir partout à la fois ? Peut-on parer à tous les coups d’aiguillon ? Peut-on mettre 100 000 hommes à la poursuite de l’Emir Abdelkader ? Evidemment non ! Mais on peut poursuivre et atteindre les populations qui lui fournissent des cavaliers et des ressources... Une guerre de cette nature ne peut se terminer que par une action incessante de toutes nos colonnes et, disons-le, car il faut que la nation le sache, en ruinant les Arabes... » (3)
Les causes et les victimes, puisque vous vous intéressez beaucoup plus à ces dernières qu’à leurs causes, Monsieur, vous en aurez à profusion. Je citerai pour cela les premières qui me viennent à l’esprit : la résistance des Beni Chougrane (1914), des Aurès (30 mai 1879) 562 massacrés à l’arme blanche, du cheikh Amoud (16 février 1881), du Djurdjura (1842/1847), l’insurrection des spahis et d’El Keblouti (1871), de cheikh Bouaâmama (1881/1908) où des pertes humaines furent parmi les conséquences les plus notables de la révolte. Plus vous ruinez et persécutez un peuple, plus vous développez en lui la culture de la révolte, le rejet de l’assujettissement.
Plus près dans le temps chez nous, vous semblez adopter la politique de l’autruche qui fait que « je n’ai rien vu, je n’ai rien entendu et je n’ai rien dit », en passant l’éponge sur les moyens qui ont été utilisés par les colons et les militaires français en commettant le massacre de 45 000 Algériens lors de la manifestation pacifique du 8 Mai 45, dont certains ont été balancés du haut des falaises de Kherata. Je vous rappelle pour votre gouverne les opérations militaires du plan Challe au nombre de 16, dont notamment l’opération Courroie, véritable rouleau compresseur qui a tenté d’écraser d’ouest en est les Wilayas V, IV et III.
Guillaume Denoix de Saint-Marc n’y a-t-il pas une sélection entre les victimes du terrorisme ? La réalité de l’heure nous force à opter pour l’affirmatif, sinon pourquoi alors taire les récents massacres commis par Israël à Ghaza, les morts de Sarajevo, du Kosovo, des victimes de l’OTAN en Lybie, de Tchétchénie, etc. Pourquoi ne pas dire un mot sur le curieux ticket aller sans retour des Américains vers l’Afghanistan qu’est le 11 Septembre (dixit Eric Laurent et Thierry Meyssen).
Manifestement, vous semblez sinon éclipser du moins adopter une fuite en avant devant les causes qui vous poursuivent et vous poursuivront comme l’œil de Caïn, causes qui ont été à l’origine de milliers d’Algériens victimes des généraux et maréchaux français du début du IXe siècle et leurs rejetons, tels Le Pen, Godard, Massu et son Bigeard de colonel. Le comble de l’ironie, c’est que vous êtes en train de défendre l’âme des victimes massacrées de vos propres mains en criant au scandale. Comme dit un proverbe bien de chez nous : « Après m’avoir frappé, il pleura et m’a devancé pour se plaindre. » (Drabni oua bka, fatni oua echteka).
Vous voulez mettre toutes ces innocentes et nombreuses victimes du terrorisme colonial sur un plateau et crier comme des vierges effarouchées en mettant sur l’autre une victime, et une seule, du Casino de la Pointe Pescade. Mais Bon Dieu, c’est vous qui étiez les indésirables un matin du 19 juin 1830, et c’est tout à notre honneur de nous être révoltés. La répression a été telle, qu’après ces massacres, la population a subi des dommages collatéraux très importants (destruction de maisons et de douars en entier, incendie de leurs biens et jugements de nombre d’entre eux par les cours martiales et leur condamnation à de lourdes peines, notamment aux travaux forcés et de déportation.
Les SAS (Section administrative spécialisée) ont été la réplique d’un fort séisme ressenti douloureusement par les Algériens lors du débarquement à Sidi Fredj. Les SAS ont par la suite tenté de briser la personnalité algérienne, détruisant le tissu social, les fondements de la personnalité nationale, éradiquer les repères ancestraux, séculariser le peuple, ou à la limite, l’éloigner de sa religion et de ses références et valeurs historiques. Mais notre peuple était aguerri dans les combats, avait appris aussi bien à lancer les défis qu’à repousser les offensives. A la différence des défenseurs zélés de l’Algérie française, notre peuple avait un idéal pour lequel il aimait mourir.
Vous accusez pour cela le FLN comme étant une organisation criminelle. A travers cette logique qui vous est très chère, nous déduisons, par extrapolation, à tort d’ailleurs, que le FLN de Larbi Ben M’hidi et Amirouche au même titre que le Front national de Jean Moulin ou de l’ANC de Mandela, ces trois partis étaient donc des nids de criminels !!! Et toujours par déduction que l’innocent français a été traumatisé par le FLN où le gentil petit schleu était une victime des méchants du FFL ou alors les tenants de la politique d’apartheid ont été empêchés de dormir tranquillement par les Bantous en révolte ? Dans l’ordre politique, un peuple se soulève quand il est victime des maux physiques qu’on lui fait subir.
Les souffrances morales lui font faire la révolution. Nous nous sommes révoltés parce que nous avons une conscience révolutionnaire cultivée (dixit général Massu Le torrent et la digue). Parce que vous avez violé nos lois ancestrales, nos insurrections et notre révolution de 54 étaient pour nous le plus sacré et le plus indispensable des devoirs. Votre association fait dans l’amalgame entre terrorisme et combat d’un peuple qui s’est révolté pour s’autodéterminer et être libre du joug colonial. Un tel peuple, valeureux, à plus d’un titre, qui a donné 1 500 000 chahids, est-il un terroriste ?
Nous tirons tout notre honneur et notre fierté en ayant appartenu au FLN/ALN qui nous a collé notre ex-libris qui veut que tout peuple opprimé aspire à son droit de disposer de lui-même et à recouvrer sa liberté par la voix des urnes sinon en faisant parler les armes quand cela fut nécessaire. Vous appelez ce dernier moyen « terrorisme ». Il a raison l’auteur du site de la LDH française, quand il se pose la question de savoir, si l’AFVT va-t-elle condamner au sein de l’OCIVT l’utilisation des bombes à fragmentation et au phosphore utilisées au Vietnam et à Ghaza ? Va-t-elle inviter les familles des victimes de l’attentat commis par l’OAS au port d’Alger ou à la rue de Thèbes ?
Nous avons été assez dupes un certain temps pour croire, dur comme fer, le transfert de la technologie du Nord vers le Sud comme l’a été l’usurpation par le Nord de ce savoir pendant le rayonnement de Grenade et après sa déliquescence. Si la bonne intention a peut-être germé dans les esprits malintentionnés d’outre-Méditerranée, ils ont tenté en premier lieu de nous vendre en concomitances avec ce vaporeux transfert l’idée qu’une de leurs victimes est égale à autant de nos morts. Alors permettez-moi de vous dire que nous doutons à plus d’un titre sur la neutralité de votre association ni celle du Congrès dont la rhétorique n’est pas leur fort. Si vous continuez à vous prendre au sérieux en continuant sur cette lancée, la psychiatrie lourde sera vivement conseillée au tenant d’une telle idée qui veut que quand l’Occident entreprend, tout le monde est forcé de taper des mains, et quand l’occupé fait, il tombe sous le coup de l’action terroriste.
Nonobstant, nous continuerons à nous intéresser mordicus aux causes pour concrétiser notre grand espoir d’arrêter les bains de sang partout dans le monde. Nous vous remercions d’avoir tiré sur vos pieds, c’est une occasion pour nous de dire ce qu’on a sur le cœur.
Renvois :
1- Xavier Yakono - La colonisation dans la plaine du Cheliff
2 - Rapport relatif à cette affaire adressé par le Maréchal duc D’Isly à Soult alors ministre de la Guerre.
3- Écrit de Bugeaud au ministre de la Guerre le 24 novembre 1849 (Citée par le colonnel Churchill dans : La vie d’Abdelkader (SNED 1970).
8 octobre 2011 - El Watan

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire